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DIAL M FOR MURDER (Le crime était presque parfait) – 1954 – Alfred Hitchcock

Publié le par Laurent Bigot

DIAL M FOR MURDER (Le crime était presque parfait) – 1954 – Alfred Hitchcock

Entretiens HITCHCOCK / TRUFFAUT (avec la collaboration de Helen Scott)

Edition Ramsay (édition définitive) - 1983

François Truffaut : Nous voici en 1953, avec Dia M for Murder (Le crime était presque parfait)…
 
Alfred Hitchcock : Sur lequel nous pouvons passer rapidement car nous n'avons pas grand-chose à en dire.
 
François Truffaut : Pardonnez-moi de ne pas être de votre avis, même s'il s'agit d'un film de circonstance...
 
Alfred Hitchcock : Encore une fois « run for over ». J'avais un contrat à la Warner Bros et je travaillais sur un scénario intitulé « Bramble Bush », c'était histoire d'un homme qui avait volé le passeport d'un autre sans savoir que le véritable propriétaire du passeport volé était recherché pour meurtre. J'al travaillé là-dessus pendant quelque temps et cela n'allait pas du tout. J'ai découvert que la Warner Bros avait acheté les droits d'une pièce qui était un succès à Broadway, « Dial M for Murder », et immédiatement j'ai dit: « Je prends ça », car je savais que là-dessus je pouvais naviguer.
A. H : Trente-six jours.
 
F. T : Ce film présente l'intérêt d'avoir été tourné pour le relief Polaroïd, système binoculaire. Malheureusement, en France, nous ne l'avons vu qu'en plat, car, par pure paresse, les directeurs de cinéma ne voulaient pas distribuer les lunettes à l'entrée des salles (cela n’est plus le cas, puisqu’en 1983, on pouvait le voir en 3D en exclusivité au cinéma Action Christine à Paris).
 
A.H : L'Impression de relief étant donnée surtout dans les prises de vues en contre-plongée, j'avais fait aménager une fosse pour que la caméra soit souvent au niveau du plancher. A part cela, il y avait peu d'effets directement fondés sur le relief
 
F. T : Un effet avec un lustre, avec un vase de fleurs et surtout avec des ciseaux,
 
A. H : Oui, quand Grace Kelly cherche une arme pour se défendre, et puis un effet avec la clé du verrou, c'est tout.
 
F. T : A part cela, c'est très fidèle à la pièce?
 
A. H : Oui, car j'ai une théorie sur les films tirés de pièces de théâtre, et je l'appliquais même au temps du cinéma muet. Beaucoup de cinéastes prennent une pièce de théâtre et disent: «Je vais en faire un film ", et ensuite ils se livrent à ce qu’il consiste à détruire l'unité de lieu en sortant du décor.
 
F. T : En français, on appelle ça « aérer» la pièce.
 
A. H : Voilà généralement l'opération dans la pièce, un personnage arrive de l'extérieur et il est venu en taxi, alors dans le film, les cinéastes en question vous montrent l'arrivée du taxi, les personnages qui sortent du taxi, qui règlent la course, qui montent l'escalier, frappent à la porte, entrent dans la chambre. A ce moment vient une longue scène qui existe dans la pièce et, si un personnage raconte un voyage, ils saisissent l'occasion de nous le montrer par un flash-back, ils oublient ainsi que la qualité fondamentale de la pièce réside dans sa concentration.
 
F. T : Voilà justement ce qui est difficile à réussir pour un auteur, la concentration de toute l'action dans un seul lieu. Trop souvent, en transposant les pièces en films, on les désintègre.
 
A. H : Cette erreur est fréquente. Le film ainsi obtenu dure généralement le temps de la pièce plus celui de quelques bobines qui n'ont aucun intérêt et y sont ajoutées artificiellement. Donc, lorsque j'ai tourné « Dial M for Murder », je ne suis sorti du décor, très brièvement, que deux ou trois fois, par exemple quand l'inspecteur devait vérifier quelque chose. J'avais même demandé un plancher authentique pour qu'on puisse bien entendre le bruit des pas, c'est-à-dire que j'ai souligné le côté théâtral.
 
F. T : C'est pourquoi les bandes sonores dont vous avez soigné davantage le réalisme sont celles de « Juno and the Paycock » et celle de « Rope ».
 
A. H : Certainement.
 
F. T : C'est également pour cette raison que vous avez évoqué le procès par des plans de Grace Kelly sur fond neutre avec des lumières de couleurs tournoyantes derrière elle, plutôt que de nous offrir un décor de tribunal?
 
A. H : C'était plus familier ainsi, et cela préservait l'unité d'émotion. Si j'avais fait construire une salle de tribunal, le public se serait mis à tousser et il aurait pensé : « Voilà un deuxième film qui commence. » Pour la couleur, il y avait une recherche intéressante concernant l'habillement de Grace Kelly. Je l'ai habillée de couleurs vives et gaies au début du film et ses robes sont devenues de plus en plus foncées au fur et à mesure que l'intrigue devenait plus « sombre »,
 
F. T : Avant d'abandonner « Dial M for Murder », dont nous avons parlé tout de même vous dire que c’est un de ceux que je revois le plus souvent et avec beaucoup de plaisir à chaque fois. C'est apparemment un film de dialogues et pourtant la perfection du découpage, du rythme, de la direction des cinq acteurs est telle que l'on écoute religieusement chaque phrase.
Je crois vraiment qu'il est très difficile de faire bien écouter un dialogue ininterrompu, vous avez encore réussi là quelque chose qui semble facile mais qui est en réalité très difficile,
 
A. H : J'ai fait mon boulot, le mieux possible, Je me suis servi de moyens cinématographiques pour raconter cette histoire tirée d'une pièce de théâtre, Toute l'action de « Dial M for Murder » se déroule dans un living-room, mais cela n'a aucune importance. Je tournerais aussi volontiers tout un film dans une cabine téléphonique. Imaginons un couple d'amoureux dans une cabine, Leurs mains se touchent, leurs bouches se joignent et, accidentellement, la pression de leurs corps fait que le récepteur se soulève tout seul et « décroche ». Maintenant, à l'insu du couple, la standardiste peut suivre leur conversation intime. Le drame a avancé d'un pas. Pour le public qui regarde ces images, c'est comme s'il lisait les premiers paragraphes d'un roman ou comme s'il écoutait l'exposition d'une pièce de théâtre. Donc, une scène de cabine téléphonique nous laisse, à nous cinéastes, la même liberté que la page blanche au romancier.
DIAL M FOR MURDER (Le crime était presque parfait) – 1954 – Alfred Hitchcock

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