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François Truffaut, à propos de...KISS ME DEADLY (En quatrième vitesse)

Publié le par Laurent Bigot

François Truffaut, à propos de...KISS ME DEADLY (En quatrième vitesse)

Découvrez, dans son intégralité, l'article dédié, par François Truffaut,  au film de Robert Aldrich, lors de sa sortie en 1955, "Kiss me deadly (En quatrième vitesse).

Pour apprécier Kiss me deadly, il faut aimer passionnément le cinéma...

François Truffaut (Les films de ma vie)

François Truffaut, à propos de...KISS ME DEADLY (En quatrième vitesse)
Sur une route, la nuit, une fille nue sous un imperméable tente vainement d'arrêter une voiture. En désespoir de cause, elle se précipite au-devant d'une Jaguar qui fait une embardée pour l'éviter : « Montez! » Et sur ce trajet de la voiture, se déroule à l'envers le générique le plus original depuis des années, ponctué par le halètement de la fille.
 
Il est inutile de chercher à raconter le scénario de Kiss me deadly (En quatrième vitesse) d'autant qu'il faut voir le film plusieurs fois avant de s'apercevoir qu'il est construit solidement et qu'il raconte une histoire, en définitive, assez logique.
 
La jolie auto-stoppeuse est assassinée. Mike Hammer, détective privé et propriétaire de la Jaguar, mène l'enquête ; aux trois quarts du film, il est tué d'une balle de revolver mais ressuscite trois minutes plus tard. Si Kiss me deadly est le film américain le plus original depuis The Lady from Shangaï d'Orson Welles, il ne possède point ses multiples résonances et ne gagne guère à être analysé sur le plan de la signification de l'intrigue.
 
Le roman de Mickey Spillane d'où a été tiré le film est évidement assez médiocre. Une dizaine de personnages s'y entretuent pour quelques milliers de dollars enfermés dans une boîte en fer blanc. L'astuce des auteurs du film est d'avoir gommé tout ce qu’il y avait de trop sottement précis dans le livre au profit d’éléments purement abstraits, voire féeriques. C'est ainsi que la boîte en fer blanc - dans le film - renferme non plus des billets de banque, mais une sorte de boule de feu qui irradie et brûle quiconque la  regarde en face. Lorsque le héros du film, après avoir entrouvert la boîte, se retrouve avec le poignet brûlé, comme la peau des survivants d'Hiroshima, un policier, considérant la brûlure, lui adresse quelques mots et l'histoire, tout à coup, devient très grave :  « Ecoutez Mike, écoutez-moi bien ! Je vais prononcer quelques mots inoffensifs mais très importants. Essayez d'en deviner la signification : Plan Manhattan ... Los Alamos ... Trinity. » Tel est le subterfuge imaginé par Aldrich pour que le mot atomique ne soit pas prononcé une seule fois au cours de ce film qui sur une sorte de cataclysme : la boîte de Pandore est par une gamine trop avide et curieuse, le « soleil » se met à tout brûler autour de soi tandis que le héros et sa maîtresse se r dans la mer et qu'apparaît le mot FIN.
 
Pour apprécier Kiss me deadly, il faut aimer passionnément le cinéma et conserver un souvenir ému des soirées au cours desquelles nous furent révélés des films tels que Scarface, Under Capricorn, Le Sang d'un poète, Les Dames du Bois de Boulogne ou The Lady from Shangaï. Nous avons aimé des films qui reposaient sur une, vingt ou cinquante idées. Dans les films de Robert Aldrich, il n'est pas rare de saluer une idée par plan. Ici la richesse d'invention est telle qu'il nous arrive de ne plus savoir quoi regarder dans l’image, trop pleine et trop généreuse. A regarder un film de ce genre, on vit si intensément que l'on voudrait le voir durer plusieurs heures. On devine facilement l'auteur, un homme débordant de vitalité qui se trouve aussi à l'aise derrière une caméra qu'Henry Miller devant sa page blanche. Voilà bien le film d'un jeune cinéaste qui ne songe pas encore à s'encombrer de contraintes, qui avec une liberté, une gaieté qui devaient être celles de Jean Renoir lorsque, ayant le même âge qu'Aldrich, il tournait dans forêt de Fontainebleau un Tire au flanc échevelé.
 
Il est certain que l'événement cinématographique pour 1955 sera pour nous la révélation de Robert Aldrich ; au 1" janvier, nous ignorions jusqu'à son nom. Il  y a eu World for Ransom (Alerte à Singapour), petit film cocasse tourné dans les conditions du cinéma d'amateur, Bronco Apache poétique et délicat, Vera Cruz farce violente, The Big Knife qui vient de décrocher une grosse timbale à Venise et enfin Kiss me deadly qui, en dépit d'un scénario imposé, cumule les qualités des précédents.
 
Il faut voir Kiss me deadly car, si l'on connaît les conditions dans lesquelles se tournent les films d'aujourd'hui, on ne pourra qu'admirer l'extraordinaire liberté dont a bénéficié celui-ci, que l'on se surprend à maintes reprises à comparer au Sang d'un poète de Jean Cocteau, classique favori des ciné-clubs.  (1955) 
 
"Les Films de ma vie" - François Truffaut - Edition : Flammarion (Champs Contre-Champs) - 1987

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