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LA TRAVERSEE DE PARIS – 1956 – Claude Autant-Lara

Publié le par Laurent Bigot

LA TRAVERSEE DE PARIS – 1956 – Claude Autant-Lara

En 1956, Claude Autant-Lara jette un pavé dans la mare avec une sombre comédie sur fond d'Occupation. L'occasion de diriger pour leur première rencontre deux monstres sacrés, Jean Gabin et Bourvil, qui vont s'en donner à cœur joie dans ce registre inédit.

 

Grandgil, peintre fortuné aux relations haut placées, est un personnage étonnant. Bien que la vie lui semble lui sourire en tout, il manifestement développé une haine féroce de l’humanité, don fera les frais le pauvre Martin. Pour Jean Gabin, se lancer dans un tel rôle constitue une grande première : d’ordinaire, les personnages qu’il incarne s’avèrent nettement plus attachants. Même lorsqu’ils se sont rendus coupables d’actes répréhensibles, il vient toujours un moment où l’on comprend leurs motivations, et ils finissent généralement par se racheter – ou, dans le pire des cas, expier leurs fautes. Dans La Traversée de Paris, rien de tout cela. Grandgil, que certains ont qualifié d’anar de droite, ne relève d’aucune circonstance atténuante, si ce n’est qu’il ne va tout de même pas jusqu’à laisser tomber le malheureux Martin quand il se trouve en mauvaise posture. Pour le héros romantique de Quai des Brunes et de La Grande Illusion,  ou même par le truand « réglo » de Touchez pas au Grisbi, accepter de tenir ce rôle relève donc d’une véritable audace. Car le risque est grand que le public se montre à la fois désarçonné et rebuté par un tel changement d’image. Mais il faut croire qu’un Gabin agressif et méprisant n’est pas fait pour déplaire aux spectateurs, puisque La Traversée de Paris connaît à sa sortie un formidable succès. Tout comme, dis ans plus tard, Le Tonnerre de Dieu, un autre film dans lequel l’acteur ne se montrera pas sous son jour le plus favorable.

 

Distribution

Jean Gabin : Grandgil

Bourvil : Martin

Louis de Funès : Jambier

Jeannette Batti : Mariette

Anouk Ferjac : La jeune fille

Robert Arnoux : Marchandot

Manette Dinay : Mme Jambier

Georgette Anys : La patronne du café

 

Fiche technique

Réalisation : Claude Autant-Lara

Production : Henri Deutschmeister

Scénario : Jean Aurenche, Pierre Bost, d'après l'œuvre de Marcel Aymé

Directeur de la photographie : Jacques Natteau

Décors : Max Douy

Musique : René Cloërec

Durée : 80 mn 

 
LA TRAVERSEE DE PARIS – 1956 – Claude Autant-Lara
SYNOPSIS
 
Paris, en 1942. Chauffeur de taxi au chômage, Marcel Martin gagne sa vie en livrant des colis au marché noir. Un jour, il doit transporter à pied, à l’autre bout de la capitale, quatre valises contenant un cochon découpé. Il se rend dans la cave d’un nommé Jambier et y joue de l’accordéon pendant qu’on égorge l’animal.
Il se dirige ensuite avec sa femme Mariette vers le restaurant où il doit retrouver son complice. Il y apprend que celui-ci vient d’être arrêté par la police. Un inconnu entre alors dans le restaurant et, sur un malentendu, craignant qu’il n'ait glissé un rendez-vous à sa femme, Martin l’invite à partager son repas et à travailler avec lui.
Ce choix s’avère vite calamiteux, car ce nouveau personnage, un certain Grandgil, est loin d’être docile. Il s’octroie tout d’abord une substantielle augmentation de salaire en terrorisant le malheureux Jambier. Puis, il détruit les bouteilles d’un bistro, où les deux complices se dissimulent de la police, et traite les clients de « salauds de pauvres ». Il va même jusqu'à assommer un policier dans le quartier où habite Martin. Et lorsque, fuyant une patrouille allemande, ils finissent par se réfugier dans l’appartement de Grandgil, c’est avec stupéfaction que Martin découvre qu’il s’agit d’un peintre d’une certaine renommée qui ne l’a suivi que pour se distraire.
Poursuivant néanmoins leur chemin, ils arrivent enfin à l’adresse de la livraison mais trouvent la porte close. Ils font alors un tel tintamarre qu'une patrouille allemande intervient. Dans la Kommandantur où ils sont emmenés, un officier allemand reconnaît le peintre Grandgil. Il s’apprête à les faire relâcher lorsqu’on annonce l’assassinat d’un colonel. L’officier allemand ne parvient à sauver in extremis que Grandgil tandis que Martin, lui, est envoyé en Allemagne au S.T.O.
Les années ont passé. Paris est libéré, et nous retrouvons Grandgil sur un quai de la gare de Lyon suivi par un porteur de valises. Du haut de la fenêtre du wagon, Grandgil reconnaît soudain Martin, portant comme toujours les valises des autres.

 

Extrait : Chez Jambier ! Jambier ! Jambier ! Jean Gabin – Bourvil – Louis de Funès

Lorsque Claude Autant-Lara se lance dans l'aventure de La traversée de Paris, il compte à son actif plusieurs succès récents. Après L'auberge rouge, en 1951, il a notamment signé Le Blé en Herbe, avec Edwige Feuillère, ainsi que Le Rouge et le Noir, adaptation de Stendhal interprétée par les stars Gérard Philipe et Danielle Darrieux. Fidèle à sa réputation désormais sulfureuse, Claude Autant-Lara jette alors son dévolu sur une nouvelle de Marcel Aymé qui évoque de manière féroce la période de la Seconde Guerre, et ses divers trafics. Pour en assurer l'adaptation, il se tourne tout naturellement vers ses deux complices d'écriture, Jean Aurenche et Pierre Bost. Il a collaboré pour la première fois avec le premier en 1937 pour L'Affaire du Courrier de Lyon, avant que Bost ne les rejoigne en 1942 pour Douce. Depuis lors, le tandem signe tous les films de Claude Autant-Lara. Pour La traversée de Paris, les scénaristes vont faire en sorte de rester fidèles au ton acide de Marcel Aymé, encouragés en cela par le cinéaste. Le personnage de Martin, qui se livre au marché noir depuis qu'il a perdu son emploi de chauffeur de taxi, n'aura donc rien d'exemplaire : craintif et pleurnichard, il est en outre jaloux de sa femme. Mais de manière générale, aucun des protagonistes de l'histoire ne fera de toute façon figure de héros .
LA TRAVERSEE DE PARIS – 1956 – Claude Autant-Lara

Extrait : Scène du café « Salauds de pauvres » Jean Gabin – Bourvil

Cette vision très sombre de l'être humain, dont certaines circonstances historiques peuvent révéler toutes les faiblesses, vaut également pour le personnage incarné par Jean Gabin. Au point que La traversée de Paris sera l'une des rares prestations « antipathiques » de l'acteur, qui a plutôt pour habitude de jouer les héros au grand cœur. Une des répliques du peintre Grandgil entrera d'ailleurs dans l'histoire du cinéma : la manière dont il lance à une assistance médusée un « Salauds de pauvres! » fera sensation à l'époque, choquant bon nombre de spectateurs. La fin du film elle-même, telle qu'elle était prévue par le scénario, devait aller plus loin encore dans ce constat désabusé, mais le producteur, effrayé de la réaction du public, exige en fait que Claude Autant-Lara ajoute un épilogue « heureux », afin d'adoucir le tragique de l'histoire. Malgré son désaccord, le réalisateur sera forcé de s'exécuter, mais, en introduisant la séquence finale par un écran noir, il en soulignera le caractère artificiel... Cette scène sera par ailleurs la seule à être filmée en décors naturels, à la gare de Lyon, le reste du film ayant été tourné sur les plateaux de Franstudio, à Saint-Maurice, entre le 7 avril et le 9 juin 1956.
LA TRAVERSEE DE PARIS – 1956 – Claude Autant-Lara
LA TRAVERSEE DE PARIS – 1956 – Claude Autant-Lara

Extrait : Grandgil se dévoile Jean Gabin – Bourvil

Sorti au mois d'octobre de la même année, le film remporte un immense succès, attirant près de 400.000 spectateurs à Paris. Le producteur, qui redoutait que le public soit rebuté par tant de noirceur, se voit donc rassuré. D'autant que ce triomphe commercial se double d'une reconnaissance critique. À la suite de Marcel Aymé, qui finit par saluer la prestation de Bourvil, le jury du prestigieux Festival de Venise décerne à l'acteur son Prix d'interprétation. Ce qui fera dire à l'intéressé: «J'ai eu le Prix à Venise, bon, j'en suis pas mal fier, mais je ne confonds pas vitesse et précipitation, Bourvil et Sarah Bernhardt»). Certes, Gabin aurait lui aussi mérité ce Prix pour son interprétation de Grandgil, mais il vient déjà d'être distingué à deux reprises par le jury vénitien, pour La nuit est mon royaume en 1951, et L'air de Paris en 1954 ... Quant au film lui-même, il recevra la Victoire du Cinéma Français, ancêtre du César du meilleur film. De telles distinctions devaient en toute logique inciter Claude Autant-Lara à retravailler avec ses comédiens principaux: il retrouvera ainsi Gabin pour En cas de malheur, et Bourvil pour La jument verte. Et le cinéaste pourra également se vanter d'avoir contribué à lancer avec La traversée de Paris deux grands acteurs : la jeune Anouk Ferjac et le comique Louis de Funès.
LA TRAVERSEE DE PARIS – 1956 – Claude Autant-Lara
LA TRAVERSEE DE PARIS – 1956 – Claude Autant-Lara
LA TRAVERSEE DE PARIS – 1956 – Claude Autant-Lara

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