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LE JOUR SE LÈVE - 1939 - Marcel Carné

Publié le par Laurent Bigot

LE JOUR SE LÈVE - 1939 - Marcel Carné
"Un homme a tué...enfermé, assiégé dans une chambre, il évoque les circonstances, qui ont fait de lui un meurtrier."
Le Jour se lève marque, avec Le quai des brunes, le passage du style réalisme poétique au film noir. Tout ce qui allait caractériser le film noir américain dans sa période 1944-1948 se retrouve dans Le jour se lève sous forme de prémices : le style de la narration sous forme de flash-back, la construction du weak guy (personnage joué par Gabin)le personnage diabolique (joué par Berry) qui allait se transformer par la suite en femme fatale, l'environnement social profondément noir où l'optimisme n'a aucune place... La perfection du Jour se lève fascinera les studios d'outre-atlantique et deviendra l'une des grandes références pour les jeunes réalisateurs américains du film noir.

 

 

La fin des années 30 fut une période très riche pour « la bande à Carné ». Ce dernier a tourné en 14 mois Le quai des brumes, Hôtel du Nord et Le jour se lève.
Jean Gabin venait d’interpréter Trott Lennard l’aventurier dans Le récif de corail, Jacques Lantier (le célèbre mécanicien de la loco) dans La bête humaine et Jean le déserteur dans Le quai des brumes.
Arletty avant juste d’interpréter son premier rôle dramatique dans Le jour se lève joua dans deux films qui remportèrent un grand succès : Fric-Frac de Claude Autant-Lara, Circonstances atténuantes de Jean Boyer et bien entendu le célèbre Hôtel du Nord de Carné (Atmosphère, atmosphère....).
Quant au génial Jules Berry, qui tourna plus d’une centaine de films dans toute sa carrière (pour régler ses dettes de jeux), joua durant l’année 1939 dans six films, on retiendra Derrière la façade de Georges Lacombe et Yves Mirande.
Au départ, Marcel Carné ne devait pas tourner Le jour se lève. Jacques Prévert travaillait sur un scénario qui s’appelait Rue des vertus, un film de gangsters, un genre beaucoup utilisé à cette époque, ce qui forçat Marcel Carné à abandonner ce projet. C’est son voisin de palier, Jacques Viot, qui lui proposa le synopsis du Jour se lève, Carné ne fut pas principalement séduit par l’histoire mais par la technique de narration : le flashback…
LE JOUR SE LÈVE - 1939 - Marcel Carné
LE JOUR SE LÈVE - 1939 - Marcel Carné
LE JOUR SE LÈVE - 1939 - Marcel Carné
LE JOUR SE LÈVE - 1939 - Marcel Carné
LE JOUR SE LÈVE - 1939 - Marcel Carné

L’histoire du film : François et Françoise, élevés à l'Assistance publique, se sont rencontrés et ont eu un coup de foudre réciproque. François découvre que sa bien-aimée se rend tous les soirs au music-hall pour voir Valentin, un dresseur de chiens. François fait la connaissance de Clara, la maîtresse de Valentin qui rompt avec lui le soir même. Clara et François deviennent amants, Françoise et Valentin se voient également. Mais l'amour est plus fort et Françoise et François se revoient et décident de rompre avec leurs amants respectifs. Avant de le quitter Clara offre à François un camée de la collection de Valentin qu'il avait coutume de donner à ses conquêtes. François se rappelle d'avoir vu le même chez Françoise. Le soir, Valentin vient voit François, il est armé et veut le tuer mais change d'avis et jette son revolver. Valentin parle de sa liaison avec Françoise ce qui met en colère François qui saisit l'arme et tue Valentin avant de se donner la mort.

 

Le thème de cette histoire a été repris mainte fois au cinéma. Ce qui séduit Marcel Carné, c’est l’utilisation, par le scénariste Jacques Viot, du flashback comme facteur temps. Il s’agit du premier film en flashback de l’histoire du cinéma. Certes, d’autres réalisateurs ont expérimenté auparavant cette technique, mais personne n’avait encore osé bâtir tout un film sur ce principe. Mais le procédé est encore si révolutionnaire  que le producteur Jean-Pierre Frogerais , craignant que le public ne le comprenne pas, fera rajouter – à l’insu du cinéaste – un carton précisant avant le générique que le film est constitué des souvenirs du personnage principal joué par Gabin. Un an plus tard, Orson Welles construira lui aussi son célèbre Citizen Kane sur de longs flashbacks, popularisant définitivement cette technique.

 

LE JOUR SE LÈVE - 1939 - Marcel Carné
LE JOUR SE LÈVE - 1939 - Marcel Carné
LE JOUR SE LÈVE - 1939 - Marcel Carné
LE JOUR SE LÈVE - 1939 - Marcel Carné
Jacques Brunius écrivit en 1965 dans son article Un des jalons majeurs de l’histoire du cinéma : « …jamais avant Le Jour se lève ce procédé de narration n’avait été intimement intégré de façon aussi dramatique  aux images du présent, au point qu’il est presque impossible d’imaginer le film sous une autre forme, dans l’ordre chronologique par exemple. »

 

Sur une place, dans une importante agglomération industrielle, s’élève une maison ouvrière de quatre étages. Sur le palier, à travers une porte fermée, parviennent des échos d’une violente discussion. Soudain éclate un coup de feu. Un homme, blessé, sort du logement, trébuche, roule…, et tombe mort. (Scène 1)

Peu de temps suffit pour que la police apparaisse. Mais, quand elle se présente devant la porte fermée, alors, de l’intérieur, c’est une bordée de coups de revolver qui répond aux sommations. Voici, dans sa chambre, celui qui a tiré : François. (Scène 2)

Il a déclenché contre lui l’énorme mécanisme policier. Il ne préserve plus, de sa vie ou de sa liberté, que quelques heures d’une tranquillité précaire. Elles lui serviront à faire le bilan de cette aventure où il sombre. (Scène 3)

François, du coin de sa fenêtre, peut voir sur la place le rassemblement que son acte provoque.

Alors il se souvient. (Scène 4)

 

LE JOUR SE LÈVE - 1939 - Marcel Carné

Dans son livre La vie à belles dents, Marcel Carné se souvient avec bonheur de ce tournage : «L'atmosphère sur le plateau était excellente. Jamais l'interprète de Pépé le Moko ne m'avait paru meilleur. Il me semblait plus sobre, plus concentré que dans Quai des brumes ; Berry, de son côté, faisait des étincelles. C'était vraiment le diable avant la lettre, je veux dire avant Les visiteurs du soir... Quant à Arletty, la toujours gaie et souriante Arletty, elle se montrait aussi merveilleuse comédienne dans le drame que dans la gouaille faubourienne ». De son côté, Gabin racontera à quel point il fut admiratif de son partenaire Jules Berry : « C'était pour moi presque impossible de jouer avec lui. Il me fascinait tellement que j'en arrivais à m'arrêter de jouer à plusieurs reprises pour le regarder faire, et ce qu'il faisait tenait du génie ... J'en bâillais des ronds de chapeau ... À ce degré-là, un acteur, c'est vraiment quelque chose ! Aucun ne m'a épaté comme Berry dans Le jour se lève ». Pour compléter le quatuor tragique du film, Cané a par ailleurs confié le rôle de la jeune première à Jacqueline Laurent, protégée de Prévert qui avait déjà auditionné pour Quai des brumes ...

                

Malgré cela, la période pendant laquelle fut préparée et tournée Le jour se lève était politiquement et socialement difficile. Tout le monde sentait qu’il allait se passer quelque chose et qu’une époque se terminait. C’est aussi pour cette raison, que ce film (comme aussi Le quai des brumes) ne peut pas se terminer bien : par les personnages, leurs rapports qu’ils ont entre eux, la seule chose qui est certaine est que le pire peut arriver.

 

 

Valentin (Jules Berry) : "Si vous croyez que c'est avec des grossièretés qu'on arrange les choses..."

Valentin (Jules Berry) : "Si vous croyez que c'est avec des grossièretés qu'on arrange les choses..."

Premier flashback.
C’est cette place que traverse François chaque matin en vélo, quand il se rend à son travail. Dans une usine immense et neuve, il exerce un métier dangereux : il est « sableur ». Masqué, revêtu d’une sorte de scaphandre, il décape au jet de sable des plaques d’acier. Ainsi travaillait-il, lorsqu’un jour la porte de l’atelier s’est ouverte. Une jeune fille Françoise, est entrée. (Scène 1 et 2)
Ils se reverront et bientôt l’amour naîtra. (Scène 3, 4 et 5)
Puis la jalousie. Un soir, en se cachant, il la suit et elle le mène dans un endroit inattendu : un petit café-concert de province. Sur la scène, un dresseur de chiens, monsieur Valentin, présente cinq pauvres bête. On est vite édifié sur la sympathie que peut inspirer ce monsieur. Sa partenaire Clara, l’abandonne au milieu de son numéro. Elle ne peut plus voir cet homme, avec qui elle, vit depuis deux ans. Venue s’accouder au bar, près de François, c’est à lui qu’elle confiera ses rancœurs…
C’est pourtant cet individu suspect que Françoise est venue voir. François peur s’en rendre compte à la fin du numéro, quand elle rejoint dans les coulisses le montreur de chiens. Lorsque celui-ci la reconduit quelques minutes après, François se cache pour qu’elle ne le voie pas.
Il voudrait la suivre, cependant il est empêché par Clara que la belle prestance de l’ouvrier a séduite. Elle le prend comme chevalier servant, lorsque Valentin vient chercher sa partenaire. Par galanterie l’ouvrier défend cette femme. Elle reste avec lui. (Scène 6)
Fin du premier flashback.
 
LE JOUR SE LÈVE - 1939 - Marcel Carné
Scène entre Clara (Arletty) et François (Jean Gabin) , au bar du café-concert "La Fauvette"
Scène entre Clara (Arletty) et François (Jean Gabin) , au bar du café-concert "La Fauvette"
Scène entre Clara (Arletty) et François (Jean Gabin) , au bar du café-concert "La Fauvette"

Scène entre Clara (Arletty) et François (Jean Gabin) , au bar du café-concert "La Fauvette"

Clara, doucement provocante : C'est pas tous les jours, vous savez, qu'une femme est libre comme ça, brusquement, rencontre un homme qui lui plait... Vous avez les yeux bleus... C'est calme...c'est reposant... Et puis, vous au moins, vous parlez pas souvent...
 
François, souriant et ironique : Tu voudrais peut-être que je te dise que je t'aime ?
 
Claratrès sûre d'elle : Non... J'en ai ma claque des hommes qui parlent d'amour...(très douce) C'est vrai...Ils en parlent tellement qu'ils oublient de le faire.
 
Des mesures ont été prises devant la maison, des renforts amenés. Un commissaire apparaît, qui prend l’affaire en mains. Il fait d’abord refouler sur la place les curieux trop nombreux.
Cependant que dans sa chambre François vit, dans un grand silence, sa dernière nuit. (Scène 1, 2 et 3)
Soudain, l’offensive policière se déclenche. De l’escalier où ils sont protégés par un barrage de boucliers d’acier, les agents entreprennent de démolir la porte à coup de révolver. Il ne sortira plus de cette chambre. Il en sortait pourtant librement. (Scène 4 et 5)
LE JOUR SE LÈVE - 1939 - Marcel Carné

Pour la première fois, découvrez la scène (censurée par le régime de Vichy) où Clara (Arletty) apparaît dans le plus simple appareil...

Deuxième flashback.

Il se souvient. Il se revoit, un dimanche matin, allant chez Clara qui, depuis qu’il l’a rencontrée, est demeurée pour lui dans cette ville. (Scène 1)

Mais, ce dimanche-là, voici que Valentin a réapparu. François n’en a pas fini avec lui. (Scène 2 et 3)

Les deux hommes, dès qu’ils sont en tête à tête, se heurtent l’un et l’autre. Ce n’est pas Clara qui les sépare, mais une autre : Françoise. Valentin dira toute la vérité, vérité curieuse ; Françoise est sa fille. Jadis, il a mis une enfant à l’assistance publique. Il en a toujours gardé un remord. Il l’a recherchée, il l’a retrouvée, dit-il. François n’a plus de motif d’être jaloux. (Scène 4 et 5)

Pourtant Françoise a ri, quand l’autre l’a questionnée sur son père. Comment serait-elle sa fille ? Bien sûr que non, elle ne l’est pas. Mais cet homme a une marotte. Il s’est montré bon pour elle, et lui a montré de l’affection…à elle qui n’en a jamais connu. (Scène 6)

Mais le soir, François qui veut rompre avec Clara voit renaître sa jalousie, plus horrible qu’avant. Que dit Clara ? Elle qui a été longtemps le partenaire de Valentin ? Que cet homme joue un jeu abject, ici, comme il l’a déjà fait ailleurs. Que s’il s’est attiré l’affection de Françoise, ce n’est pas pour se conduire comme un père. (Scène 7 et 8)

Fin du deuxième flashback.

 

LE JOUR SE LÈVE - 1939 - Marcel Carné
"Les souvenirs, les souvenirs... Si tu crois que j'ai une gueule à faire l'amour avec les souvenirs !"

"Les souvenirs, les souvenirs... Si tu crois que j'ai une gueule à faire l'amour avec les souvenirs !"

Dans cette chambre où il s’est enfermé, François perd sa confiance dans la vie. (Scène 1)

De son balcon, il s’adresse à la foule, en lui demandant de partir et de le laisser tranquille. Françoise est arrivée.

Devant la maison, sur la place, la police attend. Le dernier acte s’annonce : la brigade des gaz est arrivée. (Scène 2)

Troisième flashback

François est dans sa chambre, revit la scène même après laquelle il s’est enfermé : la scène du meurtre. Au moment où il se préparait à s’étendre et qu’il remontait son réveil, en prévision du jour suivant, Valentin fait irruption dans la pièce, hagard et furieux. Il n’est plus question qu’il soit le père. Il est jaloux. Il provoque François, il prononce les seuls mots impardonnables : « elle t’aime peut-être, mais moi je lui plais…tu m’entends : je luis plais. Tu veux des détails ? ». François tire. (Scène 3)

Fin du troisième flashback

 

LE JOUR SE LÈVE - 1939 - Marcel Carné

François est allongé sur on lit, il tente d’allumer une cigarette, il n’a plus d’allumettes. (Scène 1)

Dans la chambre de Clara, Françoise est allongée sur son lit. Françoise est désespérée, c’est Clara qui la console. Elles pleurent toutes les deux. (Scène 2 et 3)

Maintenant il arme son revolver ; La dernière balle sera pour lui-même. Mais un policier rampant sur le toit, portant des ampoules à gaz lacrymogènes, de son côté vise François. A la minute même où il lance ses gaz, éclate un coup de feu, François a précédé son geste.

Sur un corps étendu au jour levant, se déroulent les nuages nocifs. Dans la chambre où il n’y a plus qu’un mort, alors, le réveil sonne, annonçant en vain la reprise d’un nouveau jour. (Scène 4)

 

Cette scène, à chaque fois que je la regarde, me donne toujours autant d'émotions ! Une des plus belles scènes du cinéma français.  François arme son revolver. La dernière balle sera pour lui-même.  La mort de François (Gabin) sonne aussi la mort du Front Populaire. C'est aussi la fin de la première partie de la carrière de Gabin (Gueule d'amour). La Seconde Guerre mondiale suivra la sortie de ce film. Gabin, fera un petit tour par Hollywood, où les quelques films tournés ne marqueront pas sa filmographie. Puis il s'engage en 1943, dans les Forces Françaises navales libres. A la fin de la guerre, Gabin a vieilli, il sera contraint de jouer d'autres personnages, d'autres rôles, qui marqueront également le cinéma français...

Cette scène, à chaque fois que je la regarde, me donne toujours autant d'émotions ! Une des plus belles scènes du cinéma français. François arme son revolver. La dernière balle sera pour lui-même. La mort de François (Gabin) sonne aussi la mort du Front Populaire. C'est aussi la fin de la première partie de la carrière de Gabin (Gueule d'amour). La Seconde Guerre mondiale suivra la sortie de ce film. Gabin, fera un petit tour par Hollywood, où les quelques films tournés ne marqueront pas sa filmographie. Puis il s'engage en 1943, dans les Forces Françaises navales libres. A la fin de la guerre, Gabin a vieilli, il sera contraint de jouer d'autres personnages, d'autres rôles, qui marqueront également le cinéma français...

Jamais Arletty n'a été aussi émouvante. Elle regarde par la fenêtre, en direction de la chambre de François qui va bientôt mettre fin à ses jours. Derrière elle, Françoise, allongée sur son lit, qui se meurt de désespoir, elle aime François. Clara aime aussi François, à la fenêtre, ses yeux brillent...
Jamais Arletty n'a été aussi émouvante. Elle regarde par la fenêtre, en direction de la chambre de François qui va bientôt mettre fin à ses jours. Derrière elle, Françoise, allongée sur son lit, qui se meurt de désespoir, elle aime François. Clara aime aussi François, à la fenêtre, ses yeux brillent...

Jamais Arletty n'a été aussi émouvante. Elle regarde par la fenêtre, en direction de la chambre de François qui va bientôt mettre fin à ses jours. Derrière elle, Françoise, allongée sur son lit, qui se meurt de désespoir, elle aime François. Clara aime aussi François, à la fenêtre, ses yeux brillent...

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