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TO HAVE AND HAVE NOT, MARCEL DALIO RACONTE...

Publié le par Laurent Bigot

TO HAVE AND HAVE NOT, MARCEL DALIO RACONTE...
- Marcel, voulez-vous que nous dînions ensemble, ce soir ?
 
Venant de Laureen Bacall, cette proposition n'était pas pour me déplaire. Elle arrivait de New York où Mme Howard Hawks, la femme de notre metteur en scène, l'avait remarquée grâce à des photos de mode parues dans Harper's Bazaar. Hawks lui avait donné le premier rôle féminin à côté de Humphrey Bogart dans le Port de l'angoisse que nous tournions dans les studios de la Warner.
Elle était très belle. Au début, il m'avait semblé que je ne lui étais pas indifférent. Tiens, me disais-je, c'est une allumeuse : elle se laisse faire la cour par Bogart en même temps mais c'est peut-être pour assurer sa position. Après tout, elle débute au cinéma. Mais ces invitations à dîner se compliquaient toujours d'un impromptu dont je ne soupçonnais pas alors qu'il était soigneusement arrangé : «Marcel, me disait-elle, ça ne vous ennuie pas si. Humphrey vient prendre le café avec nous ? » ou bien : « Humphrey viendra peut-être dîner », ou encore : « Allons donc dîner tous les trois! »
Au bout d'un moment mes yeux s'étaient ouverts : je jouais le rôle du chandelier. Et finalement cela  m'amusait. J'avais dit à Betty (on ne l’appelle jamais Laureen, mais Betty, son vrai prénom) :
- Vous savez, ce n'est pas la peine de me demander la permission, Humphrey fait ce qu'il veut !
La situation avait cessé d'être ambiguë. Au lieu d’avoir l’air de passer là par hasard, de se trouver comme par miracle dans le même restaurant que nous, Bogart se montrait maintenant avec nous de façon régulière. Bien entendu, après le dîner, il nous ramenait ; et moi, j'étais toujours celui qu'on déposait le premier ! Bogart, marié à l'époque, ne se serait pas remis d'un scandale. Etre vu seul avec Bacall, c'était courir le risque qu'un maître d'hôtel, un barman ou un concierge d'hôtel, informateurs habituels des journaux de potins, donnent l'alerte.
 
Ce couple était aussi formidable dans la vie qu'au cinéma. Elle, pleine d'attentions pour lui comme elle devait l'être jusqu'à sa mort en 1957. Lui, en adoration devant elle et, comme toujours, d'une générosité peu commune dont il me donnait la preuve sur le plateau.
Il m'avait un peu protégé dans Casablanca et il continuait à le faire dans Le Port de l'angoisse. Dans cette histoire de Résistance qui se déroulait à la Martinique (reconstituée en studio, naturellement !), je jouais « Frenchy », un hôtelier membre d'un réseau. J'avais aidé Bogart à trouver le ton d'une réplique dans une de nos scènes ; ce n'était pas grand-chose, mais il l'avait remarqué. A la fin de mes six semaines de tournage, alors que je me préparais à partir, Bogart avait demandé que l'on rajoutât une scène d'adieux entre lui et moi. .
Je devais me jeter dans ses bras. Lui, devant mes effusions, s'écriait: «Ne soyez pas si français! « .
Finalement, j'étais resté deux semaines de plus.
TO HAVE AND HAVE NOT, MARCEL DALIO RACONTE...

Sur le plateau, une grande familiarité régnait entre les techniciens et les acteurs, mais il y avait un personnage mystérieux qui me gênait terriblement. D'allure modeste, une moustache poivre et sel, le nez un peu piqué par l'alcool, mâchonnant sa pipe toute la journée, il se faisait souvent bousculer par les machinistes.

- Allez, Bill, dégagez, allez vous asseoir là-bas, vous nous gênez ...

Moi aussi il me gênait, car il observait tout le monde, et de sentir cet œil étranger fixé sur moi m'enlevait mes moyens. A la fin, n'y tenant plus, j'allai trouver un assistant :

- Qui est donc ce Bill, toujours planté près de la caméra?

- C'est Bill Faulkner.

- Faulkner... Vous voulez dire Faulkner, l'écrivain?

- Mais oui, William Faulkner. C'est l'un des scénaristes du film.

J'étais abasourdi. Depuis ma jeunesse j'avais rêvé de rencontrer deux écrivains : William Faulkner et Henry Miller, et voici que je découvrais que l'homme qui avait marqué mon esprit avec Sanctuaire collaborait au scénario de cette invraisemblable histoire de Résistance tiré d'En avoir ou pas d'Hemingway ! Maltraité par les machinistes, isolé dans ce monde du cinéma qu'il détestait, le grand Faulkner faisait ce qu'on lui demandait pour quelques centaines de dollars par semaine au milieu de l'indifférence générale. En France on lui aurait donné un trône !

Il n'y avait guère que Hawks, dont il était l'ami, à savoir qu'il était l'un des plus grands écrivains américains. Parfois, Hawks modifiait le scénario. Un jour il demande à Faulkner :

- Bill, nous allons changer la scène. On amène un blessé français qui va être soigné par Humphrey et Dalio. Voulez-vous nous écrire quelques lignes de dialogue ?

Faulkner, à qui j'avais été présenté, m'appelle. Il veut vérifier auprès d'un Français la vraisemblance de son dialogue.

- Vous qui êtes français, lisez et dites-moi ce que vous en pensez.

Et je lis :

« Qu'importe si je meurs, il y aura toujours un Français pour relever le flambeau de la liberté et un Français pour prendre la place d'un autre Français ! ».

- Ça va ? me demande Faulkner.

- Oui, oui, ça va, c'est bien ce que dirait un résistant qui va mourir !

Que pouvais-je lui répondre d'autre? Ça n'aurait rien changé à cette intrigue qui se déroulait dans une Martinique de studio, au milieu de trois indigènes et de deux palmiers! En fait il s'en moquait tout autant que moi, cela n'avait aucune importance. Lui aussi avait besoin de manger et il restait dans l'univers frelaté de Hollywood le titan de la littérature américaine.

 

En revanche, les premiers contacts que j'avais eus avec Howard Hawks m'avaient terrifié. Ce géant au regard bleu glacial est en réalité l'homme le plus accessible et le moins prétentieux du cinéma américain. Au début, il nous avait réunis, nous les seconds rôles, pour nous dire : « S'il y a quelque chose qui vous gêne, dites-le-moi, Je le changerai». Que désirer de plus ?

Le tournage s'achevait.

 

Nous avions appris la libération de Paris. Comme je me sentais loin de mon pays ... J'avais du mal à imaginer la joie des Parisiens, l'explosion populaire qui avait dû saluer la défaite des occupants.

Un télégramme de Kessel venait d'arriver. Encore un peu de patience, me disait Jeff, et j'allais bientôt pouvoir rentrer chez moi. 

 

Dalio - Mes années folles - 1976 - Editions J.C. Lattès

 

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