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2 - LES BAS-FONDS – Jean Renoir (1936)

Publié le par Laurent Bigot

Jean Renoir abandonne le tournage de « Partie de campagne » pour adapter dans ce que l’on imagine être le Paris des années 30 (le lieu reste indéterminé) « Les Bas-fonds » de Maxime Gorki. Pépel (Jean Gabin) vit dans une pension pour gens infortunés. Poussé par la misère, il cambriole la demeure du baron (Louis Jouvet). Il est pris en flagrant délit par ce dernier et, contre toute attente, ils deviennent amis. En effet Pépel et sa gouaille anarchisante redonnent goût à la vie au baron qui pensait encore il y a peu à se suicider… L’art du détail de Renoir permet en un plan de changer notre perception d’un personnage. C’est ainsi qu’un simple escargot glissant sur un doigt suffit à humaniser le personnage du baron.
 
Le détail comme antidote à la lourdeur de l’adaptation d’un des grands classiques de la littérature. C’est aussi une manière profondément humaniste d’appréhender les personnages, chacun ayant ses raisons, raisons qui se nichent souvent, encore, dans les détails.
 
Cette approche profondément humaniste, le cinéaste l’offre à tous les déclassés, les marginaux du film. Le tout est porté par une mise en scène aussi inventive (d’étonnants mouvements de caméra qui suivent des actions en arrière-plan tout en maintenant le personnage principal dans le cadre) que circonstanciée (Renoir ne filme pas Pépel et le Baron de la même façon : la différence de classe passe par une différence de traitement à l’image).
 
On retrouve dans « Les Bas-fonds » la tentation naturaliste de Renoir (le monde de l’asile de nuit) ainsi que son goût pour la théâtralisation assumée, le tout étant mêlé à de ces belles échappées bucoliques dont il a le secret. On retrouve ainsi ce bord de Marne cher au cinéaste qui offre une respiration à la misère d’une ville indéterminée, donc universelle. Le mariage n’est d’ailleurs pas toujours heureux et le film souffre un peu de ces approches hétéroclites ainsi que d’interprètes qui, aussi parfaits soient-ils, ont tendance à travailler sur des registres de jeu différents. Jouvet est magistral, loufoque et presque lunaire, tout comme Gabin ou Robert Vigan en acteur shakespearien devenu clochard céleste. Le reste du casting est à l’avenant, mais c’est dans l’interaction entre les personnages que la sauce ne prend pas toujours. Le fait que le film ne réponde pas à une certaine « perfection » est certainement ce qui le rend si attachant et actuel.
 
C’est dans la friction entre le roman de Gorki et l’univers de Renoir que « Les Bas-fonds » trouve son chemin. Adapter un classique de la littérature russe aurait pu figer le film, mais Renoir sait faire sienne la philosophie de Pépel et nous offre une œuvre d’autant plus humaine qu’elle est imparfaite. Le dernier plan du film, évident hommage aux « Temps modernes », montre d’ailleurs bien que Renoir s’affranchit du poids de Gorki. Il s’en affranchit tout en respectant profondément son univers. « Les Bas-fonds » est ce que toute adaptation devrait être : un objet hybride, surprenant, une rencontre insolite entre deux œuvres. Un film mal aimé de la filmographie de Renoir, peut-être parce que, tourné entre « Partie de campagne » et « La Grande illusion », il paraît bien mineur en comparaison. A redécouvrir absolument !
 
Olivier Bitoum
2 - LES BAS-FONDS – Jean Renoir (1936)

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