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A FREE SOUL (Ames libres) – Clarence Brown (1931)

Publié le par Laurent Bigot

A FREE SOUL (Ames libres) – Clarence Brown (1931)
Ames libres s’ouvre sur une scène très ambiguë : dans l’intimité d’une chambre à coucher, une jeune femme quasi bue demande à un homme âgé de l’aider à choisir ses sous-vêtements. Le couple, en apparence uni par un lien amoureux, se révèle, à la fin de la scène, être un père et une fille. Le film réalisé en 1931 par Clarence Brown (nominé à l’Oscar au titre meilleur réalisateur), explore l’énigme, le sens héroïque du sacrifice, mais aussi l’ambivalence et la noirceur, de la relation amoureuse et filiale qui s’est nouée entre une orpheline de mère, magistralement interprétée par Norma Shearer (nommée au titre de meilleure actrice dans un premier rôle), et son père shakespearien, célèbre avocat issu d’une grande famille patricienne, mais maladivement alcoolique. Le grand avocat, désespéré et cabotin, suicidaire et fantaisiste, est idéalement interprété par Lionel Barrymore, qui reçut pour ce rôle l’Oscar du meilleur acteur, récompensant le morceau de bravoure du film, c’est-à-dire la plaidoirie finale d’une durée de quatorze minutes, qui impliqua le recours à plusieurs caméras (le monologue de Lionel Barrymore est considéré comme la plus longue prise jamais réalisé pour un film de l’époque).
 
Un intrus se glisse entre le père et la fille, tellement unis que cette dernière échoue à trouver les prétendants de son milieu attirants – Leslie Howard incarne son fiancé, moralement élégant mais fade. Cet intrus, un gangster cynique, sensuel et brutal défendu par son père, est l’un des archétypes les plus forts du Pré-Code. Le rôle (et particulièrement la gifle violente qu’il donne à Norma Sherer lorsqu’elle le quitte) permit d’ailleurs à Clark Gable d’accéder à la notoriété.
A FREE SOUL (Ames libres) – Clarence Brown (1931)
Pourquoi le gangster est-il l’une des figures les plus séduisantes des films du Pré-Code, avec son versant féminin, la prostituée ? Gangster et prostituée sont deux éléments-clé de la pègre, cet univers que les films du Pré-Code mettent en scène comme un monde souterrain, clandestin (en témoigne l’appartement secret où Shearer aime à mener une vie hors du temps avec Gable), un monde intensément excitant, parallèle à la société américaine constituée de travailleurs diurnes, de familles unies par d’autres valeurs et d’autres lois. Ames libres organise néanmoins le point de rencontre entre ces deux univers qui ne sont pas aussi disjoints que l’idéologie de la société américaine le fait croire : l’avocat, personnage moralement ambigu, un pied dans la loi et la morale, l’autre dans les compromissions inavouables avec ses clients.
A FREE SOUL (Ames libres) – Clarence Brown (1931)
La force du film est de faire de l’avocat et du gangster deux personnages en miroir. Ames Libres met ainsi en scène le conflit passionnel et violent entre deux formes (au moins) d’addiction. On trouve plusieurs addictions dans le film (Clarence Brown en propose une vision plus large et métaphorique que ne le fait Une allumette pour trois, réalisé par Mervyn LeRoy en 1932, récit de la déchéance d’une mère de famille bourgeoise, dont la vie est anéantie par la drogue) : l’addiction d’ordre incestueux qui pousse un père et une fille l’un vers l’autre ; l’addiction sexuelle et passionnelle d’une jeune fille émancipée de la haute société pour un gangster violent et criminel.
A FREE SOUL (Ames libres) – Clarence Brown (1931)
Dans un monde où tous les habitants ont perdu leur raison de vivre (l’argent ? le pouvoir ? le sexe ?), dans une société qui peine à dicter ses normes de moralité et de bonheur, les addictions et les rôles sociaux s’échangent, au point que la fille propose à son père ce contrat étrange : elle renoncera à son amant, à condition que son père renonce à l’alcool (aucun des deux ne renonçant à la passion qui les lie…).
Qui, finalement, est « libre » ? Telle est la question profonde que le film pose à ses spectateurs. Est-ce la jeune femme bien née qui répond à son attirance sexuelle pour un gangster, tout en refusant de l’épouser ? (La grande bourgeoise veut le sexe asocial et clandestin ; le hors-la-loi réclame la norme.) Est-ce son père, qui méprise les préjugés de son milieu d’origine, tout en refusant que sa fille se marie en dehors de ce milieu ?
A FREE SOUL (Ames libres) – Clarence Brown (1931)
Tous ces personnages, tragiquement happés par leurs addictions (à l’alcool, à la passion, au sexe, à l’argent, aux liens du sang, à la famille, à la violence), sont-ils des âmes libres, ou bien captives ? A la fin de Ames libres qui, fidèle au style du Pré-Code, préfère de l’ambiguïté et ses abîmes à la platitude sans mystères de la norme, le spectateur demeure longtemps hanté par cette énigme.

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