Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

HITCHCOCK PAR TRUFFAUT : A propos de TO CATCH A THIEF (La main au collet)

Publié le par Laurent Bigot

HITCHCOCK PAR TRUFFAUT : A propos de TO CATCH A THIEF (La main au collet)
En janvier 1960, à New York, François Truffaut rencontre Helen Scott, chargée des relations avec la presse pour le French Film Office. Celle-ci devient, dès lors, sa traductrice et sa collaboratrice attitrée aux Etats-Unis. En avril 1962, François Truffaut dévoile à Robert Laffont et à Helen Scott son intention de faire un livre sur le cinéma. Le genre des entretiens radiophoniques avec des écrivains, notamment Les Entretiens de Paul Léautaud avec Robert Mallet, lui donne l’idée de composer un ouvrage à partir d’entretiens enregistrés avec Alfred Hitchcock.
François Truffaut écrit à Alfred Hitchcock le 2 juin 1962 pour lui demander un entretien. 
C’est avec émotion qu’Alfred Hitchcock lui répond favorablement de Los Angeles par un télégramme.
Dès lors, François Truffaut commence à réunir la documentation nécessaire à la préparation du livre : le Hitchcock de Claude Chabrol et Eric Rohmer publié en 1957, les critiques, les fiches techniques et notes sur les films, les romans adaptés par Hitchcock, des photographies, classés dans des dossiers, film par film. Il écrit également des centaines de questions à poser à Alfred Hitchcock.
HITCHCOCK PAR TRUFFAUT : A propos de TO CATCH A THIEF (La main au collet)
François Truffaut : To Catch a Thief (la Main au collet) vous a donné l'occasion de tourner pour la première fois tous les extérieurs d'un film en France, Que pensez-vous du film ?
 
Alfred Hitchcock : C'était une histoire assez légère.
 
F. T. Genre Arsène Lupin… John Robie (Cary Grant), alias « le Chat », est un ex-gentleman cambrioleur américain retiré sur la Côte d'Azur. Une série de cambriolages de villas et de vols de bijoux portant sa griffe le fait soupçonner. Pour se disculper et vivre en paix, il mène sa propre enquête, démasque le faux « chat ", qui était une chatte (Brigitte Auber), et trouve l'amour (Grace Kelly) sur son chemin.
 
A. H. Ce n'était pas une histoire sérieuse. Tout ce que je peux dire d'intéressant c'est que j'ai essayé de me débarrasser du technicolor bleu sur le ciel dans les scènes de nuit. Je déteste le ciel bleu roi. Alors j'ai utilisé un filtre vert, mais ce n'était pas absolument correct pour obtenir un bleu foncé, bleu ardoise, bleu-gris, comme une nuit réelle.
 
F. T. Une particularité de ce scénario, construit comme beaucoup d'autres sur l'échange de culpabilité, est que le méchant était une femme ?
 
A. H. C'était Brigitte Auber. On m'a montré un film de Julien Duvivier, Sous le ciel de Paris, où elle jouait une jeune fille de la province qui vient dans la ville. Je l'ai choisie parce qu'elle devait avoir un corps assez robuste pour escalader les murs des villas ; j'ignorais absolument que Brigitte Auber, entre deux films, pratique l'acrobatie, alors ce fut une heureuse coïncidence.
 
F. T. C'est surtout avec la Main au collet que les journalistes se sont intéressés à votre conception de l'héroïne de cinéma ; vous avez déclaré plusieurs fois que Grace Kelly vous intéressait parce que, chez elle, le sexe était «indirect» ?
 
A. H. Quand j'aborde les questions de sexe à l'écran, je n'oublie pas que, là encore, le suspense commande tout. Si le sexe est trop criard et trop évident, il n'y a plus de suspense. Qu'est-ce qui me dicte le choix d'actrices blondes et sophistiquées ? Nous cherchons des femmes du monde, de vraies dames qui deviendront des putains dans la chambre à coucher. La pauvre Marilyn Monroe avait le sexe affiché partout sur sa figure, comme Brigitte Bardot, et ce n'est pas très fin.
 
F. T. C'est-à-dire que vous tenez avant tout à préserver un certain paradoxe : beaucoup de réserve apparente et beaucoup de tempérament dans l'intimité ?
 
A. H. Oui, et je crois que les femmes les plus intéressantes sexuellement parlant sont les femmes britanniques. Je crois que les femmes anglaises, les Suédoises, les Allemandes du Nord et les Scandinaves sont plus intéressantes que les Latines, les Italiennes et les Françaises. Le sexe ne doit pas s'afficher. Une fille anglaise, avec son air d'institutrice, est capable de monter dans un taxi avec vous et, à votre grande surprise, de vous arracher votre braguette.
 
F. T. Je comprends bien votre point de vue mais je ne suis pas certain que votre goût rejoigne celui de la majorité. Il me semble que le public masculin aime les femmes très charnelles et l'on en trouve la confirmation avec des femmes qui sont devenues des vedettes même si elles ne tournaient presque que de mauvais films, comme Jane Russel, Marilyn Monroe, Sophia Loren, Brigitte Bardot ; il me semble donc que la grande masse du public apprécie le sexe évident ou, comme vous dites, « affiché sur la figure. »
 
A. H. C'est possible mais vous convenez vous-même qu'elles ne peuvent tourner que de mauvais films. Pourquoi ? Parce qu'avec elles, il ne peut pas y avoir de surprise, donc pas de bonnes scènes, il n'y a pas avec elles de découverte du sexe. Regardez le début de To Catch a Thief. J'ai photographié Grace Kelly impassible, froide, et je la montre le plus souvent de profil, avec un air classique, très belle et très glaciale. Mais, quand elle circule dans les couloirs de l'hôtel et que Cary Grant l'accompagne jusqu'à la porte de sa chambre, qu'est-ce qu'elle fait ? Elle plonge directement ses lèvres sur celles de l'homme.
 
F. T. C'est juste, on s'attendait à tout sauf à ça ; mais je crois quand même que cette théorie du sexe glacé est une chose que vous réussissez à imposer malgré le penchant naturel du public qui aime voir des filles faciles d'emblée.
 
A. H. Peut -être, mais n'oubliez pas que, quand le film est terminé, le public est content.
 
F. T. Je ne l'oublie pas mais je risque quand même une hypothèse : cet aspect de vos films satisfait peut-être davantage le public féminin que le public masculin ?
 
A. H. C'est possible, mais je vous répondrai que, dans un couple, c'est la femme qui choisit le film qu'on va voir et Je dirai même que c'est elle qui décide ensuite si le film était bon ou mauvais. Les femmes peuvent supporter la vulgarité à l'écran à condition que celle-ci ne soit pas étalée par des personnes de leur propre sexe.
Mon travail avec Grace Kelly a consisté à lui donner, de Dial M for Murder à To Catch a Thief, des rôles de plus en plus intéressants à chaque film. Pour To Catch a Thief, qui était une comédie un peu nostalgique, je sentais que je ne pouvais pas faire un happy-end sans réserves ; alors j'ai tourné cette scène autour de l'arbre lorsque Grace Kelly rattrape Cary Grant par la manche. Cary Grant se laisse convaincre, il épousera Grace Kelly, mais la belle-maman viendra vivre avec eux. Ainsi, c'est presque une fin tragique. 
 
HITCHCOCK / TRUFFAUT  Editions Ramsay

Commenter cet article