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10 et 11 - THE KILLERS (Les Tueurs) Robert Siodmak (1946), avec Burt Lancaster et Ava Gardner

Publié le par Laurent Bigot

Reardon comprend que Blinky a été tué par un autre membre du gang à la recherche de l'argent disparu. Il surprend l'assassin, Dum-Dum (Jack Lambert), dans la chambre de Swede à Brentwood. Grâce à ses informations, l'assureur retrouve la trace de Colfax, devenu un citoyen fortuné et marié à Pittsburgh. Il s'y rend sur le champ. Au «Green Cat Café», Reardon rencontre finalement Kitty qui, prise au chantage, lui confie dans un onzième et ultime flash-back comment elle a persuadé le naïf Swede de s'enfuir avec elle et l'argent... Tout en l'enjôlant, elle l'avertit : «Je suis du poison, pour moi-même comme pour ceux qui m'entourent. J'aurais peur de vivre avec un homme que j’aime - je lui causerais trop de torts». Puis elle l'embrasse et murmure: «Brise tous les os de mon corps ... » 
10 et 11 - THE KILLERS (Les Tueurs) Robert Siodmak (1946), avec Burt Lancaster et Ava Gardner
Accompagné de Lubinsky, Reardon retourne à la villa de Colfax, mais Dum-Dum a, lui aussi, découvert la supercherie. La manière de Siodmak d'intégrer le décor à l'action est à nouveau particulièrement frappante dans la dernière scène, très wellesienne. Un plan général en plongée, pris depuis le palier d'un escalier luxueux, donne sur le vestibule. Un intérieur clinquant, nouveau-riche, à peine illuminé, fantomatique. La porte est entrouverte. Après quelques secondes, on entend le crissement de pneus. Reardon et Lubinsky apparaissent à la porte d'entrée, au fond de l'image, suivis de trois policiers. Des coups de feu éclatent dans la maison. Les policiers se dispersent derrière les meubles. Alors qu'ils resurgissent et s'avancent prudemment vers l'escalier, la caméra se met en mouvement ; un travelling latéral vers la droite du palier révèle enfin, derrière une balustrade éclairée dans la meilleure tradition expressionniste, le cadavre encore chaud de Dum-Dum, puis, au seuil de la seconde volée, Colfax, étalé sur quelques marches, agonisant. Kitty se jette à son cou, hystérique, et le supplie de l'innocenter face au F.S.I. qui investit la demeure : «Dis-leur que je ne savais rien !» répète-t-elle inlassablement. Colfax fait la sourde oreille. 

Il meurt, la cigarette aux lèvres déformées par un rictus. - La prestation d'Ava dans cette scène dramatique (où Kitty se révèle à nu, privée de ses oripeaux de vamp) le préoccupant sérieusement, Siodmak a conditionné l'actrice longtemps à l'avance. Chaque matin, sur le plateau, il 'a menacée des pires sévices, si elle ne jouait pas cette scène correctement, rendant sa vedette de plus en plus nerveuse et angoissée à l'idée de ne pas être à la hauteur de ses exigences. La scène est enregistrée vers la fin du tournage (printemps 1946). «Le jour où nous devions enfin la tourner», raconte Siodmak, «je la regardai comme le monstre de Frankenstein et je lui dis : «Ava, si tu ne joues pas cette scène correctement, je vais te battre, je vais te tuer !» Elle fut alors si effrayée qu'elle devint vraiment hystérique et réussit la scène à la perfection dès la première prise. Mais il m'a fallu cinq semaines pour la préparer».

10 et 11 - THE KILLERS (Les Tueurs) Robert Siodmak (1946), avec Burt Lancaster et Ava Gardner
Finir le film sur cette catharsis violente serait soulager le spectateur et le chloroformer par l'émotion. Siodmak reste cynique jusqu'au bout, en y adjoignant un épilogue dissonant - en apparence - dans les locaux impersonnels de l'assurance (éclairés d'une lumière pour une fois neutre, sans fioritures). En effet, l'Atlantic Casualty Company sort seule gagnante de cette sanglante affaire, quoique la somme récupérée ne joue pas grand rôle : «Grâce à vos efforts, nos taux de prime pour 1947 vont baisser d'un dixième de cent» annonce le patron. Il félicite mollement un Reardon bâillant (« bof - c'est mon job») et lui concède deux jours de congé : «Vous l'avez bien mérité - on se reverra lundi». Pour de nouvelles affaires, d'autres dossiers, plus rentables encore. Le train-train continue. N'est-ce pas déjà la conclusion désenchantée d'un petit film d'amateurs berlinois, vers 1929 ? 
10 et 11 - THE KILLERS (Les Tueurs) Robert Siodmak (1946), avec Burt Lancaster et Ava Gardner
Le scénario très touffu, un tortueux imbroglio de retours en arrière, surchargé de personnages secondaires, semble compliquer inutilement l'intrigue. Au fil des séquences, le spectateur découvre que ces complications n'ont, dramaturgiquement parlant, pas de sens, chaque flash-back étant un mensonge partiel, contredisant le précédent sur certains points et renvoyant inlassablement aux thèmes centraux du film : duplicité, trahison, solitude et, en fin de compte, futilité. Toute action est dérisoire. L'ordre confus des flash-backs reflète plus le chaos crépusculaire du milieu qu'il n'éclaircit l'histoire. Comme dans Pièges, la mascarade est constante - mais elle ne masque ici, à travers sa propre inanité, qu'un profond sentiment d'impuissance et de désespoir. «Qu'est-ce que tout cela signifie ?» demande Nick aux tueurs, au début. «Ça n'a pas de signification» répondent-ils, coupant court à toute conversation. Reardon qui, contrairement à ses nombreux interlocuteurs, n'est pas concerné, mène son enquête sans justification sérieuse ; l'élucidation est décevante parce que le mystère aboutit sur le néant : le film se détruit lui-même, au diapason de ses protagonistes. La partie est jouée avant qu'il ne commence, le héros meurt dans la première bobine, et comme nous l'apprenons à la fin, il meurt strictement pour rien ; se croyant trahi, il s'est vengé sans réaliser que sa vengeance faisait elle-même partie du plan de trahison. D'ailleurs, cette trahison fut-elle la cause réelle de sa mort ? Déjà de son vivant, après son ultime match de boxe, Swede n'est plus qu'un mort en sursis : le K.O. est métaphorique. Ses managers parlent de lui comme s'il était décédé et le spectateur assiste à sa tentative de suicide ainsi qu'à ses funérailles. Sa vie n'a pas de valeur, sa mort n'a pas de sens. En quelque sorte, sa mort «est» sa vie. 
Robert Siodmak  "Le maître du film noir" - Hervé Dumont (1981)

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