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THE KILLERS (Les Tueurs) Robert Siodmak (1946), avec Burt Lancaster et Ava Gardner

Publié le par Laurent Bigot

THE KILLERS (Les Tueurs) Robert Siodmak (1946), avec Burt Lancaster et Ava Gardner

Chaque baiser a découpé son nom sur une autre balle.

L'histoire :
Deux hommes - Al et Max - arrivent à Brentwood, une petite ville du New Jersey. Ce sont des tueurs. Ils sont venus abattre Pete Lunn. Celui-ci, qui ne cherche même pas à fuir, est tué de huit balles dans le corps. La police d'assurance de deux mille cinq cents dollars, dont est bénéficiaire Queenie, conduit James Reardon à mener sa propre enquête. Il rencontre le lieutenant Lubinsky qui avait arrêté autrefois Pete, dont le nom était alors Ole Anderson. Celui-ci était boxeur et, à la suite d'une défaite, avait commencé à mal tourner. Il avait délaissé son amie Lilly, devenue depuis la femme de Lubinsky, pour une vamp, Kitty Collins. Il avait fréquenté la bande de Jim Colfax et avait fait trois ans de prison en se laissant accuser d'un vol qui risquait de compromettre Kitty. À sa sortie de prison, Ole et la bande de Colfax avaient attaqué, le 20 juillet 1940, l'usine Prentiss et volé la paie, d'un montant de 25.4912 dollars dont Ole s'était emparé. Reardon échappe de peu aux balles d'Al et de Max. Dum Dum, l'un des complices de Colfax, et ce dernier s'entre-tuent. Kitty est démasquée. C'est elle qui était de mèche avec Colfax dont elle était devenue la femme. Colfax avait récupéré le butin de l'attaque et avait fait assassiner Ole de peur que celui-ci ne mène d'autres gangsters à le soupçonner... 
C’est sans aucun doute le « film noir » le plus intéressant de Robert Siodmak, aussi passionnant par son sujet que par sa construction. Le début est à lui seul un inoubliable moment. La nuit. Une petite ville : Brentwood. Deux hommes arrivent. Dès leur apparition, dans le snack-bar local, il est évident que ce sont des hommes dangereux, ne craignant pas la bagarre et aimant même la provoquer. Ils sont venus tuer un homme qu'ils ne connaissent même pas. Ils exécutent un contrat. Ce sont des professionnels, des tueurs. Leur victime, le « Suédois », prévenu de leur arrivée. Ne cherche même pas à fuir, résigné. Il attend la mort. Huit balles tirées par les deux tueurs vont mettre fin à sa vie... Ce qui aurait pu être la fin du film n'en est que le début, et le scénario relate les péripéties d'un agent d'une compagnie d'assurances parti à la recherche de la vérité. Les gens qu'il va rencontrer - des « témoins » - vont lui raconter, souvent à leur manière, ce qu'ils savent ou, au contraire, cherchent à faire croire et Siodmak accumule les flash-back. Le fait que Citizen Kane ait été tourné cinq ans plus tôt n'est d'ailleurs peut-être pas étranger à cette savante construction dont les différents récits s'ordonnent comme les pièces d'un puzzle. 

 

THE KILLERS (Les Tueurs) Robert Siodmak (1946), avec Burt Lancaster et Ava Gardner
Le lieu de l'action est Brentwood, New Jersey, en 1946, et Ole Anderson (B. Lancaster) y est connu sous le nom de Pete Lunn ou «Swede» (le Suédois), pompiste d'occasion au garage voisin. Nick devance les tueurs en courant par les jardins - suivi tout du long par un superbe mouvement de grue qui nous conduit des jardins à la chambre de Swede, au premier étage, passe devant un corps allongé dans l'ombre puis fixe la porte d'où l'adolescent va surgir. Swede lui explique son attitude d'une voix basse et fatiguée: «J'ai commis une faute, autrefois ... » Son visage reste dans l'ombre. Suit une conclusion «à la Siodmak». Le condamné attend la mort comme hypnotisé, immobile sur son lit, toutes lumières éteintes. Quand résonnent des pas dans l'escalier, il surveille le rai de lumière sous la porte. Silence. La porte s'ouvre brutalement, éclairant le visage angoissé de Swede, et deux silhouettes labourent le lit de leurs armes automatiques. Chaque coup de feu, tel un éclair, illumine le faciès des tueurs. Fondu au noir. L'ouverture - comme le reste du film - est marquée de cette violence froide, montrée sans détour.

John Huston (qui a participé à une grande partie de l’écriture du scénario, mais non crédité au générique) brode à partir de là, car il s'agit de découvrir qui était Swede et pourquoi il a été abattu. Siodmak : «Le cinéma a progressé en matière de motivation psychologique. Aujourd'hui, les gens veulent en savoir plus sur les «gentils» ou les «méchants» de l'écran. Le spectacle d'Al Capone mitraillant ses rivaux ne suffit plus. On veut savoir ce qui a motivé ces tueurs insensés. ( ... ) C'est pourquoi j'ai toujours préféré le gangster de fiction au réel. L'approche documentaire ne retient que l'action, c'est du cinéma «B», le legs du cinéma à la télévision. On n'y présente que des types, pas des caractères. Or c'est les caractères qui m'intéressent avant tout. .. Dans The Killers, chaque criminel était un individu, une entité séparée du groupe».

THE KILLERS (Les Tueurs) Robert Siodmak (1946), avec Burt Lancaster et Ava Gardner
Afin de rendre son film plus «authentique», Mark Hellinger (le productyeur) cherche des visages inconnus. Entre en scène l'ex-acrobate newyorkais Burton Stephen Lancaster, un mètre quatre-vingt-cinq, une stature de blond Viking. Récemment démobilisé, Lancaster vient d'interpréter un G.I. dans une pièce peu goûtée du public (« A Sound of Hunting» de Harry Brown, nov. 1945) mais remarquée par les «talent scouts» californiens. En janvier 1946, Lancaster débarque à Hollywood sur invitation de plusieurs intéressés et signe un contrat de sept ans avec Hal Wallis (Paramount) moyennant une option pour un film par an dans un autre studio. Cette option joue en sa faveur, car une fois les bouts d'essais passés, la Paramount le prie de patienter jusqu'en août, date de son premier film (Desert Fury). Lancaster ronge son frein. Entretemps, Hellinger cherche fiévreusement un interprète pour le rôle central de Swede, un boxeur un peu stupide qui devient la victime de l'histoire. Il demande à la Warner de lui prêter Wayne Morris (sa vedette de Kid Galahad en 1937) mais les 75.000$ exigés en échange dépassent son budget ; il envisage Sonny Tufts) quand Lancaster s'arrange pour lui soumettre secrètement son bout d'essai. Hellinger le trouve si maladroit, si lourdaud qu'il l'engage sur le champ. Ce n'est qu'en le voyant sourire de toutes ses dents, une fois le contrat signé, que le producteur remarque qu'il a été mené par le bout du nez : son athlète a plus de cervelle qu'il n'en paraît ! 
THE KILLERS (Les Tueurs) Robert Siodmak (1946), avec Burt Lancaster et Ava Gardner
Pour éclairer l'affaire, Huston a recours au procédé d'enquête introduit en 1941 par Welles dans Citizen Kane : le défunt a laissé une assurance de 2.500$ qu'un employé de la firme doit remettre aux éventuels héritiers. Cet agent, Jim Reardon (E. O'Brien), voyage de Brentwood à Atlantic City, Philadelphia et Pittsburgh, retrouve la trace de personnes ayant connu Swede, les interviewe et reconstitue peu à peu le puzzle au moyen d'une série de onze flash-backs présentés sans souci de chronologie. Cette démarche est typique du film noir. Tandis qu’Hemingway exhorte ses héros à accepter leur sort la tête haute, fût-il insensé, Reardon, un homme seul, sans famille, sans attaches sentimentales, est dévoré par le besoin de comprendre, au risque de perdre son emploi (l'assurance s'oppose à ses investigations trop poussées) et même sa vie. Sa route est pavée de cadavres ; il côtoie amis et ennemis de Swede, mais contrairement à celui-ci, son cynisme et sa méfiance envers les hommes (et les femmes !) le sauve; Reardon est bien de son temps. D'autre part, son travail désintéressé, au service exclusif de la firme (il n'espère aucune prime), et son efficacité en font un employé modèle dont The Killers illustre l'escapade onirique : le rêve libérateur d'un fonctionnaire consciencieux - et du public - pour lesquels l'aventure moderne a été refoulée dans les bas-fonds. L'émotion, l'excitation, la chair de poule est à ce prix. Peut-être Reardon voit-il en Swede une sorte de double, une image négative de sa propre personne - comme l'affirme Stuart M. Kaminsky en se référant au thème du «Doppelgänger» (= la personnification d'un passé obscur) réactualisé par le film noir. 
La police locale ne s'intéressant pas à ce qui semble être un règlement de comptes de la pègre, Reardon est autorisé à fouiller la chambre du mort. Il y découvre un mouchoir de soie vert, brodé de harpes d'or. Un souvenir ? Swede vivait seul à Brentwood, il n'avait pas d'amis. Premier flash-back : ... une semaine plus tôt, raconte Nick, collègue du défunt, Swede avait reconnu au garage un client dans une cadillac noire. Depuis lors, il s'était annoncé malade et n'était plus revenu au travail. A Atlantic City, Reardon retrouve Mary Ellen Daugherty ; la bénéficiaire de l'assurance de Swede est femme de chambre au Palms Hotel. Deuxième flash-back : ... un soir de 1940, elle entend un client hurler «Elle est partie! Elle est partie! Charleston avait raison l» Mary Ellen entre dans la chambre 1212, où Swede, fou de douleur, est en train de pulvériser le mobilier ; elle l'empêche de se jeter par la fenêtre. 
THE KILLERS (Les Tueurs) Robert Siodmak (1946), avec Burt Lancaster et Ava Gardner

« Parangon du film noir, Les Tueurs installait définitivement tous les codes d'un genre alors en construction. Une intrigue policière tordue avec rebondissement final, une femme belle en diable, manipulatrice qui tire les cordes, une ambiance nocturne prégnante et une vision assez misanthrope de l'homme, perdu entre désespoir, cupidité et désirs sensuels. »

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THE KILLERS (Les Tueurs) Robert Siodmak (1946), avec Burt Lancaster et Ava Gardner
A Philadelphia, le détective Lubinsky (Sam Levene) confie à Reardon pourquoi Swede, son ami d'enfance, a abandonné sa carrière prometteuse de boxeur ... un soir en octobre 1935 - troisième flash-back - en affrontant «Tiger Lewis» sur le ring. Le combat de boxe au Philadelphia Sport Arena est un des grands clous du film, peut-être la séquence qui a fait couler le plus d'encre. Au dernier round d'un match sauvage, Swede se fait vicieusement démolir sans pouvoir répliquer. Foudroyé, le visage en sang, l'athlète s'écroule. Quand il revient il lui, son manager découvre la raison de sa défaillance : tous les os de sa main droite ont été broyés. Pour Swede, le pugilat était une manière de sauvegarder sa dignité mais située dans pareil contexte de «racket», l'éthique sportive n'est plus que dérision et les entraîneurs de Swede se préoccupent froidement d'un nouveau poulain. - Ce combat de boxe mémorable a été filmé avec 2000 figurants au Hollywood Legion Stadium, que Siodmak connaît bien (comme Hellinger et Ava Gardner, il est féru de boxe). L'ex-champion poids léger Frankie Van règle le combat. Siodrnak a exigé que Lancaster et son adversaire Don Ehrlich s'entraînent pendant deux mois avant de s'affronter devant la caméra. Les coups ne sont pas truqués et les chutes apparemment si violentes (Ehrlich aussi est un ancien acrobate) que Hellinger refuse d'assister au tournage de la scène, persuadé que «cet Allemand fou» va tuer ses acteurs ! 
Burt Lancaster et Robert Siodmak

Burt Lancaster et Robert Siodmak

THE KILLERS (Les Tueurs) Robert Siodmak (1946), avec Burt Lancaster et Ava Gardner
Swede ne peut accepter son sort ; il méprise le poste de policier que lui offre Lubinsky (« tu gagnes en une année ce que je gagnais parfois en un mois»). Mrs Lubinsky, Lilly, l'ancienne fiancée de Swede, raconte en un quatrième flash-back la rencontre fatale de l'ex-boxeur avec Kitty (Ava), la maîtresse en titre d'un homme d'affaires véreux, «Big Jim» (Colfax (Albert Dekker), qui purge justement une peine de prison : ... sa bande a organisé une surprise-party dans un luxueux appartement. Quand Swede entre, Kitty est nonchalamment appuyée à un piano, un verre en main; une longue robe bustier de satin noir, les épaules couvertes de sa soyeuse chevelure noire, des gants noirs couvrant les avant-bras - toute l'apparence, d'un érotisme raffiné, la désigne comme instrument insondable de la fatalité et, plus encore, comme objet des projections idéalisantes, des craintes et des désirs masculins. Siodmak l'entoure d'un halo de rêve qui indique à quel point la créature vampire vit de l'imagination de ses victimes. Elle ignore Swede du regard - son arme principale - alors que Swede ne la quitte plus des yeux. Tandis qu'elle fredonne «The More I Know Of Love», une lampe aveuglante en forme de bougie, une sorte de symbole phallique enflammé, les sépare - créant une composition visuelle très évocative de la passion dévastatrice qui entraînera Swede dans la mort. 
THE KILLERS (Les Tueurs) Robert Siodmak (1946), avec Burt Lancaster et Ava Gardner
THE KILLERS (Les Tueurs) Robert Siodmak (1946), avec Burt Lancaster et Ava Gardner
Comment Siodmak trouva  la vamp qui causera la chute de Swede ? Plusieurs grandes vedettes briguent le rôle sans succès ; Walter Wanger a aperçu la starlette Ava Gardner, 21 ans, dans son tout premier film Whistle Stop (un petit budget produit par Seymour Nebenzal) et la recommande chaudement à Hellinger. Convoquée à Universal City après un long et frustrant apprentissage à la M.G.M., Ava est instantanément conquise par le dynamisme nerveux et l'enthousiasme d'un producteur qui enfin prend ses aspirations de comédienne au sérieux : «Mark m'a vue comme une actrice, non comme un objet sexuel». Siodmak dirige un bout d'essai avec Ava et Lancaster qui séduit les bonzes du studio et, moyennant une forte somme, Hellinger convainc Louis B. Mayer de lui prêter l'actrice pour cinq semaines. Alors commence un délicat et patient travail de transformation où perce toute l'intuition du cinéaste. Ayant saisi qu'Ava souffre terriblement d'insécurité et que ses talents de mime sont limités, il lui enseigne d'abord à transmettre son charisme particulier à la caméra, à exploiter au maximum ce que lui offre sa nature. Des heures durant, il lui apprend à moduler la voix (qu'elle a trop mince), à simuler la fourberie, l'indifférence calculée ou la peur par un regard, un mouvement subtil des paupières. «La caméra est un verre agrandissant» répète-t-il, «il faut exprimer ses émotions avec le plus d'économie possible». Chaque matin, il rassemble ses comédiens autour de lui et leur communique son entrain, son assiduité féroce au travail. «Nous étions tous nouveaux - Burt, Ava et moi» racontera Edmond O'Brien à Charles Higham. «Siodmak et Hellinger nous donnèrent l'impression de participer à quelque chose d'important et un sens de ce que nous pouvions faire avec une scène qui nous mit extraordinairement en confiance. Siodmak donnait par exemple à chaque acteur un mot-clé : à moi «inscrutable», à Ava, «souriante - mais pas souriante» etc. Il était si excité d'avoir Ava qu'il la laissait dominer visuellement chaque scène. ( ... ) Siodmak nous a vraiment poussé jusqu'au bout de nos possibilités, Ava, Burt et moi. Lorsqu'il tomba malade un jour et qu'il fut remplacé, nous perdîmes tous les pédales ! ». Le compliment est de taille. 
THE KILLERS (Les Tueurs) Robert Siodmak (1946), avec Burt Lancaster et Ava Gardner
THE KILLERS (Les Tueurs) Robert Siodmak (1946), avec Burt Lancaster et Ava Gardner
Dans un cinquième flash-back, Lubinsky évoque une de ses dernières rencontres avec le Suédois... en octobre 1938, dans un café, alors qu'il s'apprête à arrêter Kitty, soupçonnée d'avoir volé le bijou de grande valeur qu'elle porte au bras. Surgit Swede, en complet clair, cravaté, un mouchoir vert brodé de harpes d'or en pochette; du regard, Kitty le supplie d'intervenir. Swede s'accuse du recel et Lubinsky est contraint d'emmener son ami, la mort dans l'âme. Il écope de trois ans. Reardon promet au policier de l'avertir s'il devait retrouver la piste de l'assassin de Swede.
A l'enterrement du Suédois apparaît un ancien compagnon de cellule, Charleston (Vince Bamet). Sixième flash-back, fortement teinté de lyrisme : ... Charleston, astronome-amateur, explique à Swede le cours des étoiles qu'il observe de derrière les barreaux, tandis que son compagnon, un mouchoir de soie en main, évoque le symbole de la harpe: Kitty, l'ange noir, est irlandaise. Etrangement, la prison est le seul endroit du film où transparaît une certaine paix, un semblant d'intimité et de pureté. 

 

L'impact retentissant de The Killers sur le cinéma noir des années 1946-1955 ne s'explique toutefois pas sans quelques considérations plus générales. Le film de gangster à aspect social (montée et inévitable chute d'un «petit César») appartient à un genre révolu dont Hellinger scénariste a signé une des dernières synthèses nostalgiques, The Roaring Twenties, sept ans auparavant. En 1946, le malfrat ne représente plus la caricature de la réussite sociale à l'américaine, avec tout ce que cela peut comporter de secrète admiration pour le «rebelle prolétaire» ; il ne sert même plus à la revalorisation des «G-Men» et de l'ordre public suscitée par Hoover, ou à la reconstruction économique préconisée par Roosevelt (le gangster = victime des sIums). Appartenant à la couche moyenne, il n'a plus de justification en lui-même mais exprime directement la morbidité de cette couche. Il n'est qu'un individu parmi d'autres à vivre dans le noir - puisque le héros «positif» (ici Reardon) reste ambivalent devant le mal ; la frontière entre la loi et l'illégalité, la société et le gangster, s'efface imperceptiblement. L'ex-truand Colfax vit en grand bourgeois, pilier de l'économie d'après-guerre. Kitty est rangée.

Cette nouvelle orientation reflète des tensions et un désarroi contemporains, témoignant de la difficulté à mener une vie sensée dans un contexte désaxé. La tuerie, comme l'enquête consécutive, n'ont guère de poids face aux nouvelles puissances (les trusts, les syndicats, les partis politiques) qui dominent le monde. Dans The Killersl'Atlantic Casualty Company occasionne - par l'entremise de Reardon - la mort d'individus depuis longtemps «hors de la course» et assagis, quoique toujours marginaux (Blinky ou Dum-Dum ne sont certainement pas des membres cotisants de l'assurance !). Le cas de Blinky - un ancien drogué, craignant la pluie, nerveux, complaisant - parle pour les autres : il est d'abord un de ces êtres déchus pour lesquels le fabuleux hold-up signifie l'ultime chance ; la disparition du magot le condamne au taudis ; après avoir été mobilisé dans la marine pendant la guerre, il s'apprête à mener enfin une vie honnête quand Dum-Dum le tue par méprise. Robert Siodmak  "Le maître du film noir" - Hervé Dumont (1981)

 

THE KILLERS (Les Tueurs) Robert Siodmak (1946), avec Burt Lancaster et Ava Gardner
THE KILLERS (Les Tueurs) Robert Siodmak (1946), avec Burt Lancaster et Ava Gardner
THE KILLERS (Les Tueurs) Robert Siodmak (1946), avec Burt Lancaster et Ava Gardner
THE KILLERS (Les Tueurs) Robert Siodmak (1946), avec Burt Lancaster et Ava Gardner
THE KILLERS (Les Tueurs) Robert Siodmak (1946), avec Burt Lancaster et Ava Gardner
THE KILLERS (Les Tueurs) Robert Siodmak (1946), avec Burt Lancaster et Ava Gardner
Au cours d'un septième retour en arrière, Charleston décrit une réunion nocturne de gangsters dans une chambre d’hôtel crasseuse ... Colfax prépare un grand «coup» de 250.000 $. Swede accepte de participer, Charleston se retire en lui conseillant de ne plus se laisser «bercer par le son des harpes». Siodmak compose son image à partir d'Ava, allongée voluptueusement au premier plan sur un grand lit en métal ; elle fume en tournant le dos aux cinq truands attablés autour d'un jeu de cartes, au fond de la pièce. La femme a perdu son aura d'irréalité - elle accuse au contraire la violence sous-jacente de l'image par une lourde sensualité (Lubinsky : «de la dynarnite»), tandis que sa moue languissante renforce l'impression d'impénétrabilité: ses attaches comme ses motivations restent profondément troubles, concrétisant en quelque sorte l'aliénation de l'individu dans un univers qu'il ne comprend plus.
Au cours d'un septième retour en arrière, Charleston décrit une réunion nocturne de gangsters dans une chambre d’hôtel crasseuse ... Colfax prépare un grand «coup» de 250.000 $. Swede accepte de participer, Charleston se retire en lui conseillant de ne plus se laisser «bercer par le son des harpes». Siodmak compose son image à partir d'Ava, allongée voluptueusement au premier plan sur un grand lit en métal ; elle fume en tournant le dos aux cinq truands attablés autour d'un jeu de cartes, au fond de la pièce. La femme a perdu son aura d'irréalité - elle accuse au contraire la violence sous-jacente de l'image par une lourde sensualité (Lubinsky : «de la dynarnite»), tandis que sa moue languissante renforce l'impression d'impénétrabilité: ses attaches comme ses motivations restent profondément troubles, concrétisant en quelque sorte l'aliénation de l'individu dans un univers qu'il ne comprend plus.

Au cours d'un septième retour en arrière, Charleston décrit une réunion nocturne de gangsters dans une chambre d’hôtel crasseuse ... Colfax prépare un grand «coup» de 250.000 $. Swede accepte de participer, Charleston se retire en lui conseillant de ne plus se laisser «bercer par le son des harpes». Siodmak compose son image à partir d'Ava, allongée voluptueusement au premier plan sur un grand lit en métal ; elle fume en tournant le dos aux cinq truands attablés autour d'un jeu de cartes, au fond de la pièce. La femme a perdu son aura d'irréalité - elle accuse au contraire la violence sous-jacente de l'image par une lourde sensualité (Lubinsky : «de la dynarnite»), tandis que sa moue languissante renforce l'impression d'impénétrabilité: ses attaches comme ses motivations restent profondément troubles, concrétisant en quelque sorte l'aliénation de l'individu dans un univers qu'il ne comprend plus.

THE KILLERS (Les Tueurs) Robert Siodmak (1946), avec Burt Lancaster et Ava Gardner
Reardon poursuit son enquête à la bibliothèque municipale où il dépouille d'anciens journaux. Tandis qu'il lit un article «en off» apparaissent - huitième flash-back - les péripéties de l'audacieux hold-up effectué à la «Prentiss Hat Company» de Hackensack, New Jersey, le 20 juillet 1940 ... Quatre hommes, dont Colfax et Swede, se joignent incognito aux employés de la firme, assaillent la caisse, refluent vers une auto et s'enfuient sous les balles du gardien grièvement blessé. Un des bandits - rapporte la presse - se cachait derrière un mouchoir brodé vert. Pour accentuer l'aspect journalistique de cette séquence de trois minutes (un des seuls extérieurs du film), Siodmak a placé sa caméra sur une grue et tourne la scène d'un trait, sans coupes, à un rythme d'enfer. Ses mouvements d'appareil extrêmement fluides permettent de capter en plongée les moindres détails du hold-up avec un souci de vérisme alors inégalé (l'intrusion dans le bâtiment du caissier est filmé à travers les vitres). L'absence insolite d'effets de montage, de dialogue, de bruitage, la lumière crue et les observations pertinentes de l'objectif confèrent à la scène une qualité d'immédiateté, de prise sur le vif. Lors de la première prise, un des acteurs hésite avant de s'enfuir, ne sachant plus où se trouve la voiture qui lui est destinée ; Siodmak refuse de retourner la scène car la confusion du gangster dans le feu de l'action lui paraît plus vraisemblable : «Le chaos était général, avec des gens qui ne savaient plus où donner de la tête, une voiture déplacée par erreur et qui se mit en travers de la route, etc. Mais curieusement, le résultat à l'écran sonne juste». L'intention de Siodmak va cependant plus loin : en frustrant le spectateur d'un suspense nourri, légitimé par l'importance capitale du hold-up pour tous les participants, il le force à se distancer. Le «coup» si lourd de conséquences n'est plus qu'un petit fait divers depuis longtemps oublié (comme le confirme la direction de l'assurance) et dont la perspective «olympienne», anti-émotionnelle de la caméra souligne la futilité. Accessoirement, Siodmak introduit aussi dans le genre une description précise de la planification et de l'exécution du «casse» qui fera école (Quand la ville dort, Rififi, etc.). 

L'univers du gangster n'est plus qu'un décor-prétexte, et son ancienne ambition de devenir un caïd, un rêve impossible. La structure «rassurante» du gang s'est estompée comme celle de la famille : les chefs dupent non seulement la loi mais aussi leurs propres gens ; chacun pour soi. Par conséquent, ce n'est plus la carrière d'un truand, mais son comportement à un moment donné qui retient l'attention - son comportement individuel en tant qu'être humain et non en tant que forban. L'activité criminelle se transforme en métaphore, et la fascination pathologique des armes, des voitures, de l'argent et du sexe devient la couverture d'une fixation libidinale ou d'un conflit infantile. Le diagnostic s'applique aisément à toute une société.

L'impuissance de l'individu face aux nouvelles structures économiques et politiques se traduit aussi par la vision cinématographique de Ia femme, et par extension, de la famille. Les films de gangsters des années trente se déroulaient dans un monde essentiellement masculin où la femme était réduite au «repos du guerrier» (valeur marchande ou élément érotique pour pimenter le récit). Le héros «positif» avait droit au mariage, récompense suprême dont on se gardait bien d'illustrer les écueils. Or The Killers pivote autour d'une femme active, maîtresse d'elle-même, consciente de la puissance de ses charmes, inaccessible et surtout imprévisible. «Touche-moi et demain tu es un homme mort l» dit Kitty à Col fax quand celui-ci menace de la frapper. Si elle trahit le jeune et athlétique Swede pour épouser une crapule corpulente, de quinze ans son aîné, c'est qu'elle sait très exactement ce qu'elle veut. Dorénavant, la femme domine l’homme par sa sexualité agressive et le transforme en hors-la-loi mais à l'image des valeurs et des identités chancelantes, son comportement est retors. La vie de famille étant associée à l'ennui, les amants recherchent dans la marginalité une compensation fallacieuse et stérile qui mène à la destruction mutuelle. Robert Siodmak  "Le maître du film noir" - Hervé Dumont (1981)

THE KILLERS (Les Tueurs) Robert Siodmak (1946), avec Burt Lancaster et Ava Gardner
THE KILLERS (Les Tueurs) Robert Siodmak (1946), avec Burt Lancaster et Ava Gardner

La somme dérobée lors de l’hold-up de la «Prentiss Hat Company» à Hackensack, n'a jamais été récupérée et les employeurs de Reardon ont dû rembourser les 250.000 $ ; ce dernier est appelé au chevet de Blinky (Jeff Corey), un gangster mourant, ancien acolyte de Colfax. Blinky délire. Neuvième flash-back ... lors d'une partie de poker, à la veille du «coup», Swede surprend Colfax en train de rudoyer Kitty, puis de tricher aux cartes. Il l'envoie au sol d'un coup de poing bien placé. Colfax se promet de se venger «plus tard».

L’accueil du film en Europe, notamment en France, est révélatrice quant à l'anti-américanisme de circonstance et aux préjugés moralisateurs d'une bonne partie de la «critique». On n'y voit que «film tarabiscoté», «dénué du moindre intérêt humain» ; au mieux lui concède-t-on «d'excellentes notations d'atmosphère». Comme à l'accoutumée, la Suisse interdit le film dans plusieurs cantons. Quelques plumitifs ironisent ou fulminent contre «l'inqualifiable sacrilège commis envers un des grands écrivains de notre siècle». Rassurons-les : Ernest Hemingway a souvent affirmé que The Killers était le meilleur de tous les films inspirés de son œuvre ; il en possédait même une copie 16 mm qu'il se serait fait projeter plus de deux cents fois. 

 

Robert Siodmak, lors d'une séance de réécriture du scénario lors du tournage.

Robert Siodmak, lors d'une séance de réécriture du scénario lors du tournage.

THE KILLERS (Les Tueurs) Robert Siodmak (1946), avec Burt Lancaster et Ava Gardner

Dans un dixième flash-back, l'agonisant revoit le partage des 250.000 $ auquel Swede, éconduit par Colfax, n'a pas été convié. Kitty l'a cependant averti de la duperie ; il surgit, revolver au poing, s'empare du butin et disparaît ... Blinky rend l'âme.

Aux Etats-Unis, la bande fait sensation et la Universal enregistre une recette record de 2.500.000 $. Le magazine Life consacre sept pages à l'événement et parle d'un «mélodrame superbe, sans une seconde d'ennui, sans une réplique creuse, sans un personnage faux ; rien qu'une action menaçante menée avec une compétence extrême. Il n'y a pas un acteur connu, et pourtant le niveau des prestations est digne de l'Academy Award ». L'austère «Acaderny of Motion Picture Arts and Sciences», en effet, ne se fait pas attendre : Siodmak est candidat à l'Oscar pour la meilleure mise en scène de l'année, de même qu'Anthony Veiller pour «son» scénario et Arthur Hiller pour le montage. (C'est pourtant William Wyler qui remportera la statuette d'or avec Les Plus belles années de notre vie). Le «National Board of Review» - le conseil des critiques américains - et Time Magazine classent The Killers parmi les dix meilleurs films de 1946. Ava Gardner, récupérée par la M.G.M., gagne le prix «Look» attribué à la débutante la plus prometteuse, et Burt Lancaster, «le premier G.I. à percer à l'écran», commence une carrière glorieuse sous la supervision de Hal Wallis. Hellinger, établi comme «valeur sûre» à Hollywood, retient l'acteur pour deux autres films Universal, à commencer par Brute Force (Les Démons de la liberté, 1947 de Jules Dassin). Quant à Edmond O'Brien, il inaugure, lui aussi, une jolie carrière dans le film noir (L’Enfer est à lui de Raoul Walsh). Parmi les multiples autres retombées des Killers, signalons encore que le film noue quelques amitiés durables et non dénuées d'importance pour l'histoire du cinéma (Hemingway-Huston-Ava) et que, dix-huit ans plus tard, Don Siegel en réalisera un surprenant remake en couleurs – The Killers (A Bout pourtant) - avec Lee Marvin, Angie Dickinson, John Cassavetes et Ronald Reagan). 

 

Richard Siodmak, Ava Gardner et Artie Shaw, en visite sur le tournage.Outre pour sa carrière artistique, Artie Shaw fut un grand musicien de jazz, il était connu pour avoir défrayé la « press people » par ses conquêtes féminines : Lana Turner, Ava Gardner, Evelyn Keyes, Kathleen Winsor, Elisabeth Kern,...

Richard Siodmak, Ava Gardner et Artie Shaw, en visite sur le tournage.Outre pour sa carrière artistique, Artie Shaw fut un grand musicien de jazz, il était connu pour avoir défrayé la « press people » par ses conquêtes féminines : Lana Turner, Ava Gardner, Evelyn Keyes, Kathleen Winsor, Elisabeth Kern,...

Reardon comprend que Blinky a été tué par un autre membre du gang à la recherche de l'argent disparu. Il surprend l'assassin, Dum-Dum (Jack Lambert), dans la chambre de Swede à Brentwood. Grâce à ses informations, l'assureur retrouve la trace de Colfax, devenu un citoyen fortuné et marié à Pittsburgh. Il s'y rend sur le champ. Au «Green Cat Café», Reardon rencontre finalement Kitty qui, prise au chantage, lui confie dans un onzième et ultime flash-back comment elle a persuadé le naïf Swede de s'enfuir avec elle et l'argent... Tout en l'enjôlant, elle l'avertit : «Je suis du poison, pour moi-même comme pour ceux qui m'entourent. J'aurais peur de vivre avec un homme que j’aime - je lui causerais trop de torts». Puis elle l'embrasse et murmure: «Brise tous les os de mon corps ... » 
THE KILLERS (Les Tueurs) Robert Siodmak (1946), avec Burt Lancaster et Ava Gardner
Accompagné de Lubinsky, Reardon retourne à la villa de Colfax, mais Dum-Dum a, lui aussi, découvert la supercherie. La manière de Siodmak d'intégrer le décor à l'action est à nouveau particulièrement frappante dans la dernière scène, très wellesienne. Un plan général en plongée, pris depuis le palier d'un escalier luxueux, donne sur le vestibule. Un intérieur clinquant, nouveau-riche, à peine illuminé, fantomatique. La porte est entrouverte. Après quelques secondes, on entend le crissement de pneus. Reardon et Lubinsky apparaissent à la porte d'entrée, au fond de l'image, suivis de trois policiers. Des coups de feu éclatent dans la maison. Les policiers se dispersent derrière les meubles. Alors qu'ils resurgissent et s'avancent prudemment vers l'escalier, la caméra se met en mouvement ; un travelling latéral vers la droite du palier révèle enfin, derrière une balustrade éclairée dans la meilleure tradition expressionniste, le cadavre encore chaud de Dum-Dum, puis, au seuil de la seconde volée, Colfax, étalé sur quelques marches, agonisant. Kitty se jette à son cou, hystérique, et le supplie de l'innocenter face au F.S.I. qui investit la demeure : «Dis-leur que je ne savais rien !» répète-t-elle inlassablement. Colfax fait la sourde oreille. 

Il meurt, la cigarette aux lèvres déformées par un rictus. - La prestation d'Ava dans cette scène dramatique (où Kitty se révèle à nu, privée de ses oripeaux de vamp) le préoccupant sérieusement, Siodmak a conditionné l'actrice longtemps à l'avance. Chaque matin, sur le plateau, il 'a menacée des pires sévices, si elle ne jouait pas cette scène correctement, rendant sa vedette de plus en plus nerveuse et angoissée à l'idée de ne pas être à la hauteur de ses exigences. La scène est enregistrée vers la fin du tournage (printemps 1946). «Le jour où nous devions enfin la tourner», raconte Siodmak, «je la regardai comme le monstre de Frankenstein et je lui dis : «Ava, si tu ne joues pas cette scène correctement, je vais te battre, je vais te tuer !» Elle fut alors si effrayée qu'elle devint vraiment hystérique et réussit la scène à la perfection dès la première prise. Mais il m'a fallu cinq semaines pour la préparer».

THE KILLERS (Les Tueurs) Robert Siodmak (1946), avec Burt Lancaster et Ava Gardner
Finir le film sur cette catharsis violente serait soulager le spectateur et le chloroformer par l'émotion. Siodmak reste cynique jusqu'au bout, en y adjoignant un épilogue dissonant - en apparence - dans les locaux impersonnels de l'assurance (éclairés d'une lumière pour une fois neutre, sans fioritures). En effet, l'Atlantic Casualty Company sort seule gagnante de cette sanglante affaire, quoique la somme récupérée ne joue pas grand rôle : «Grâce à vos efforts, nos taux de prime pour 1947 vont baisser d'un dixième de cent» annonce le patron. Il félicite mollement un Reardon bâillant (« bof - c'est mon job») et lui concède deux jours de congé : «Vous l'avez bien mérité - on se reverra lundi». Pour de nouvelles affaires, d'autres dossiers, plus rentables encore. Le train-train continue. N'est-ce pas déjà la conclusion désenchantée d'un petit film d'amateurs berlinois, vers 1929 ? 

 

THE KILLERS (Les Tueurs) Robert Siodmak (1946), avec Burt Lancaster et Ava Gardner

Le scénario très touffu, un tortueux imbroglio de retours en arrière, surchargé de personnages secondaires, semble compliquer inutilement l'intrigue. Au fil des séquences, le spectateur découvre que ces complications n'ont, dramaturgiquement parlant, pas de sens, chaque flash-back étant un mensonge partiel, contredisant le précédent sur certains points et renvoyant inlassablement aux thèmes centraux du film : duplicité, trahison, solitude et, en fin de compte, futilité. Toute action est dérisoire. L'ordre confus des flash-backs reflète plus le chaos crépusculaire du milieu qu'il n'éclaircit l'histoire. Comme dans Pièges, la mascarade est constante - mais elle ne masque ici, à travers sa propre inanité, qu'un profond sentiment d'impuissance et de désespoir. «Qu'est-ce que tout cela signifie ?» demande Nick aux tueurs, au début. «Ça n'a pas de signification» répondent-ils, coupant court à toute conversation. Reardon qui, contrairement à ses nombreux interlocuteurs, n'est pas concerné, mène son enquête sans justification sérieuse ; l'élucidation est décevante parce que le mystère aboutit sur le néant : le film se détruit lui-même, au diapason de ses protagonistes. La partie est jouée avant qu'il ne commence, le héros meurt dans la première bobine, et comme nous l'apprenons à la fin, il meurt strictement pour rien ; se croyant trahi, il s'est vengé sans réaliser que sa vengeance faisait elle-même partie du plan de trahison. D'ailleurs, cette trahison fut-elle la cause réelle de sa mort ? Déjà de son vivant, après son ultime match de boxe, Swede n'est plus qu'un mort en sursis : le K.O. est métaphorique. Ses managers parlent de lui comme s'il était décédé et le spectateur assiste à sa tentative de suicide ainsi qu'à ses funérailles. Sa vie n'a pas de valeur, sa mort n'a pas de sens. En quelque sorte, sa mort «est» sa vie. 

Robert Siodmak  "Le maître du film noir" - Hervé Dumont (1981)

 

- Robert Siodmak  "Le maître du film noir" - Hervé Dumont (1981)
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