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Drôle de Drame n’a-t’-il été qu’un accident ?

Publié le par Laurent Bigot

Drôle de Drame n’a-t’-il été qu’un accident ?
On a souvent prétendu que Drôle de Drame a été un « accident » dans la carrière de Marcel Carné. Si l'on s'en tenait exclusivement aux apparences, on pourrait, en effet, être tenté de le croire. Pour cela, il suffirait de constater que le maître du « réalisme poétique » s'est penché, tout au long de son activité dans les studios, sur des problèmes sérieux ou même sévères, sur des sujets poétiques aussi et qu'il faudra attendre 1962 pour le voir retourner vers la bouffonnerie avec Du Mouron pour les petits oiseaux. Toutefois, à y regarder de plus près, et sans pour autant contester le caractère délibérément burlesque de Drôle de Drame, il est facile de discerner dans ce film le regard narquois et ironique que Marcel Carné fera peser sur toute sa création et qui se manifestera par petites touches jusque dans ses drames les plus sombres ou ses reconstitutions les plus poétiques. En fait, c'est Drôle de Drame, son deuxième film de long métrage, qui a révélé Marcel Carné, le premier, Jenny, appartenant encore à « l'atelier de Feyder». Il ne peut être question d'accident, tout au plus d'incident, d'incident de parcours, dont la responsabilité n'incombe nullement au réalisateur mais au public. Drôle de Drame était arrivé trop tôt sur les écrans, à une époque où les spectateurs des Champs-Elysées n'étaient pas encore capables d'assimiler, d'apprécier cet humour jugé paradoxalement « grinçant » ou « glacial » alors qu'il n'était, en réalité, que parodique et burlesque. Les qualités d'humour « anglais », la cocasserie des situations, le caractère savoureux du dialogue, la stylisation divertissante des décors, tout ce que la critique, à de rares exceptions près, avait découvert lors de la première projection en 1937, le public ne le comprendra que bien plus tard, lorsque Drôle de Drame connaîtra une seconde carrière après être resté pendant plus de douze ans enfermé dans les boites. En appel, le film a gagné sur toute la ligne, charmant ceux-là mêmes qui rayaient boudé naguère et conquérant de fervents adeptes parmi les spectateurs des générations nouvelles. Et pourtant, comme l'a justement remarqué Jean Quéval, Drôle de Drame est un « burlesque anarchiste dont la philosophie d'époque dépassée et Marcel Carné et le cinéma même, tout comme elle est elle-même dépassée par l’époque suivante, la nôtre ». (…)
 
En réalisant un film burlesque français, Marcel Carné faisait œuvre de pionnier, de novateur. Sans Drôle de Drame, nous n'aurions pas eu La Règle du Jeu de Renoir, ce dernier ne s'en est pas caché.  Ce qui est surprenant dans le cas de Drôle de Drame, c’est que, inversement à ce qui arrive à tant de « films-pilotes », sa vitalité s’affirme de plus en plus forte au fil des années. Non seulement, Drôle de drame se laisse voir aujourd'hui sans accuser de rides, mais encore sa compréhension a singulièrement augmenté de volume, ses qualités d'humour se sont multipliées, ses valeurs artistiques sont imposées. Il n'y a pas d'œuvre « classique. » sans morceaux de bravoure et Drôle de Drame en contient plusieurs, dont le plus attractif  est sans doute la séquence du déjeuner : Michel Simon et Louis Jouvet y sont admirables.
 
Œuvre de pionnier, œuvre durable, Drôle de Drame marque une étape glorieuse dans la carrière de Marcel Carné, Si d'aucuns s entêtaient à vouloir considérer ce film comme un « accident », nous ne pourrions, pour notre part, souscrire à cette opinion qu’en ajoutant qu'il s'agit d'un accident heureux...
 
Charles Ford (1969)

 

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