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10 - LA FIN DU JOUR - Julien Duvivier (1938)

Publié le par Laurent Bigot

Le rideau était levé sur le début du second acte et le régisseur guettait l'arrivée, de Flambeau. Pierre, qu’accompagnait Danielle, cherchait Cabrissade et, ne l’ayant pas trouvé dans la salle arrivait dans les coulisses au moment où Cabrissade y entrait :
- Qu'est-ce que vous en dites ? dit-il aux Jeunes gens, interloqués de le voir en ce costume, c’est une surprise que je vous réservais. Flambeau, c'est moi.
- Nous voulions te voir, dit Pierre.
- Tout à l'heure, mes enfants, tant que vous voudrez. Filez dans la salle. Si vous ratiez mon entrée, ce serait vraiment dommage.
Il avait fait un mouvement pour les entraîner, mais Pierre le retint.
- Nous ne pouvons pas, nous filons sur Avignon par le car. Nous avons tout juste le temps d'attraper le train de Paris.
- Le train de Paris ? répétait Cabrissade saisi.
- Nous voulions te faire une surprise nous aussi, dit Pierre, le visage éclatant de joie... Danielle et moi, nous sommes fiancés. Eh bien, tu ne nous félicites pas ?
Abasourdi, Cabrissade restait muet. Il lui semblait que tout s’effondrait autour de lui. Il entendait indistinctement Pierre parler de leur mariage prochain, de sa joie d’annoncer, avant son départ, son grand bonheur à son vieil ami. Mais Flambeau ne songeait qu’à une chose : Pierre ne le verrait pas jouer. Il bredouilla :
- Mais alors, l’été prochain.
Pierre qui ne se rendait pas compte de ce qui se passait dans le cœur du vieil homme, répondit avec insouciance :
- Forcément, les boys-scouts, les campements, c’est fini ; mais on te t’oubliera pas, tu penses.
 
Le régisseur surgissait, exigeant Flambeau, et celui-ci, machinalement le suivit. Ce ne fut qu’au moment où il allait entrer en scène, que le régisseur reconnut Cabrissade, mais il était trop tard, on entendait la réplique qui précède l’entrée de Flambeau :
Nous étions trop fatigués.
Cabrissade fut poussé dans le décor, entre le duc de Reichstadt et Marmont. Il fit un violent effort sur lui-même pour lancer :
Et nous ?...
Mais il n'alla pas plus loin. Il regardait autour de lui, hébété et des larmes montaient à ses yeux. Le souffleur, dans son coin, envoyait à mi-voix :
Nous, les petits…
Mais Cabrissade, perdu, bouleversé, n'entendait pas, il bredouilla :
- Je ne sais plus... je ne sais plus ...
Il fallut en toute hâte baisser le rideau : les acteurs, le régisseur accablaient Cabrissade de reproches, mais il les regardait sans comprendre et répétait désespérément :
- Je suis vieux ... je suis vieux ... ce n'est pas ma faute.
 
Cabrissade, chassé par l'administrateur, était rentré dans sa chambre. Il chancelait. Il porta la main à son cœur, comme saisi d'un pincement douloureux et se traîna jusqu'à son armoire où il prit une bouteille d'alcool, un verre, mais l'un et l'autre lui échappèrent des mains. Il y eut un bruit de chute de corps, mais toutes les chambres étaient vides et personne n'entendit. Là-bas, on applaudissait Marny. 
 
Extraits tirés de :
LE FILM COMPLET DU JEUDI – La Fin du Jour – Renée Leyral – n° 2283 du 29/06/1939
10 - LA FIN DU JOUR - Julien Duvivier (1938)

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