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3 - LA FIN DU JOUR - Julien Duvivier (1938)

Publié le par Laurent Bigot

La salle à manger de la maison de retraite avait été installée dans l'ancien réfectoire des moines. Chaque table comportait huit ou dix pensionnaires, réunis par l'habitude ou par les affinités. Dans cette communauté de lieu, parmi ces gens qui avaient eu des existences si diverses, parfois extrêmement brillantes, et qui achevaient leurs jours dans cette abbaye, grâce à la charité, les autres, les discussions, les rivalités, les haines mêmes, ne s'étaient pas apaisées. Des clans se formaient qui se dénouaient quelques jours plus tard. Aigris par la vie qui les avait brisés contre le monde qui les rejetait, mais non pas résignés, ils restaient difficiles, hargneux, se jalousant, se chamaillant pour des riens.
 
Au milieu des conservations de ce début de déjeuner, où déjà la redoutable et perfide Tusini s’était chamaillée avec son voisin Leduc, la voix de stentor de Cabrissade retentit :
- Nobles seigneurs, salut… Je demande la parole.
 Il fallut bien l'écouter et, s'étant approché de Marny, il commença :
- Mes chers camarades, mon cher Marny, vous avez devant vous la statue vivante du repentir. Vous voyez ma tête couverte de cendres. Je m'accuse. C'est moi le semeur de poil à gratter, le fabricant de lits en portefeuille. Mon cher Marny, à vous surtout, je demande pardon pour mes mystifications présentes, passées et à venir. Voici ma main, c'est celle d'un honnête homme.
Marny n'avait pas détourné les yeux de son assiette.
Il murmura sans prendre cette main :
- Je vous ai toujours considéré comme un sinistre galopin.
- Sinistre ! répliqua joyeusement Cabrissade, je ne sais pas, mais galopin, vous avez raison. Je suis un jouvenceau égaré dans une assemblée de patriarches.
Un murmure réprobateur courut toutes les tables, mais Cabrlssade s'échauffait et il prit si violemment à partie ses camarades, que Marny, sortant pour une fois de sa réserve, I‘interrompit :
- Je trouve scandaleux que celui d'entre nous qui fut toujours le comédien le plus obscur, veuille faire la loi chez nous et se donne en exemple.
 
L'entrée de l’administrateur conduisant Saint -Clair qu'il présenta à ses pensionnaires, mit fin à l'algarade. Il y eut une minute d'émotion, car l'arrivée du comédien éveillait bien des souvenirs. Très homme du monde, il les saluait tous et il vint prendre place à une place où se trouvaient d'anciens camarades à lui, à côté de Mme Chabert. Il ne la reconnut pas tout de suite. Elle dut se nommer et ce fut elle qui, le cœur battant, lui rappela à mi-voix le voyage à Venise.
 
Au sortir du réfectoire, Saint-Clair reconnut Mme Tusini et elle lui dit méchamment :
- Je t'avais bien dit que tu finirais à l'asile.
- Ne te réjouis pas trop, dit-Il, affectant un ton détaché, je ne suis que de passage. J'ai voulu prendre un peu de repos avant de repartir à Londres. Mon public me réclame.
Elle haussa les épaules. Pas plus que les autres, elle n’était dupe de cette vanité qu’ils avalent tous en entrant là. 
 
Extraits tirés de :
LE FILM COMPLET DU JEUDI – La Fin du Jour – Renée Leyral – n° 2283 du 29/06/1939
3 - LA FIN DU JOUR - Julien Duvivier (1938)

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