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5 - LA FIN DU JOUR - Julien Duvivier (1938)

Publié le par Laurent Bigot

La place du village avait son petit caté, qui était aussi une épicerie. C’était là que, chaque soir, Cabrlssade, venait faire une belote avec le patron, le notaire et le garde champêtre.
Marny était aussi un habitué du « Coq Hardi », mais il y arrivait tôt, et repartait de bonne heure. Il buvait une infusion et, près de lui, la petite servante Jeannette venait s'asseoir, avec un ouvrage de couture. Petite, blonde avec d'Immenses yeux bleus, Jeannette avait un joli visage ouvert et candide, un corps menu et souple. Jeannette avait dix-sept ans.
 
Ce soir-là, Marny paraissait triste et la jeune fille demanda doucement :
- Je ne vous gêne pas, monsieur Marny, avec mes raccommodages ?
Il prit la main de la fillette et lui sourit avec bonté:
- Tu sais bien qu'il n'y a que toi qui ne m'ennuies pas. Je te sens près de moi, ça me console ... Tu ne peux pas comprendre qu'on a besoin parfois d'être tout simplement consolé de la vie...
 
L'arrivée bruyante de Cabrissade rompit la quiétude du petit café, Cabrissade flanqué de Saint-Clair qu’il présenta pompeusement à ses partenaires de belote. Dans ce petit bistrot, Saint-Clair entrait comme dans son domaine, et il voulut du champagne, Jeannette se leva pour descendre à la cave et comme elle passait près du comédien, celui-ci, les yeux brillants, remarqua à voix haute :
- Jolie fille… Le sein charmant, la cuisse longue, un Tanagra.
 
Les joueurs s'étaient installés à la table et Saint-Clair, désœuvré découvrit Marny. Incapable de comprendre quelle douleur sa présence rappelait au pauvre homme, il vint s'asseoir près de lui :
- Vous ne jouez pas ? demanda-t-il pour dire quelque chose.
Marny avait pâli. Il releva la tête et répliqua sèchement :
- Je ne joue jamais !
- Le baccara est amusant. Ce que j’aime, moi, c’est jouer gros… J’ai été riche, mais, que voulez-vous, l’argent est fait pour circuler...
- Et les femmes vous ont coûté cher...
- Oui… l'amour n'est-Il pas aussi un jeu de hasard ? Je m’interesse aux femmes et c’est ce qui leur plaît. Je les aime, mais Je ne les estime pas. Seulement, je leur donne l'impression qu'elles ont de l'importance et ça les flatte...
Marny suivait avidement ses paroles qui entraient en lui comme du feu, mais il voulait savoir et il laissait Saint-Clair pérorer.
- Ça paraît drôle de vous trouver à l’Abbaye, poursuivait-il. Qu’un flambart comme moi soit ici, c’est normal… mais vous, ça m’épate. Pas de faiblesses, ni alcool, ni femmes, ni poker… un talent… qu’est-ce qui vous est arrivé ?
- Je n’ai jamais eu le moindre succès, murmura Marny… Ensuite j’ai connu des drames que je n’aurais pas souhaités.
Cette fois, l’attention du comédien s’alerta. Il le considéra surpris :
 - Par hasard, penseriez-vous toujours à cette vieille histoire ?
Il donnait à sa réponse un tour léger, imagine-t-on une discussion sérieuse sur une futilité pareille, après un quart de siècle ? Mais à cet entretien qu'il n'avait pas cherché, Marny s'accrochait maintenant.
- Toute votre vie, vous l'avez consacrée aux femmes, mais vous n'avez pas aimé une seule fois réellement. Aimer, selon vous c'est être heureux. Pour moi, ça a été de souffrir… Voilà ce qui m'est arrivé à cause de vous.
Saint-Clair était réellement stupéfait ; mais son égoïsme ne pouvait concevoir un tel désespoir et il dit avec une bonhomie protectrice :
- Vous êtes impardonnable, voyons, il fallait me donner un coup de fil, m’écrire un mot… Je vous avoue que, pour moi… Lucienne…
- Simone, corrigea amèrement Marny.
- … c’est vrai, Simone… n’a jamais joué qu’un rôle des plus modestes. Ce fut une aventure de plus, au passage.
Avec une manière d'épouvante. Marny découvrait que ce qui avait ruiné sa vie n'avait été pour Saint-Clair qu'un passage sans importance. Durant les années qui s'étalent écoulées, la pensée de son bonheur à elle l’avait parfois consolé. Maintenant le cynisme de Saint-Clair, adulé par les femmes, ancrait dans son esprit une pensée qu'il avait toujours voulu repousser. Désespérée, Simone ne s'était-elle pas suicidée en faisant croire à un accident. Il demanda âprement :
- Comment est-elle morte ?
L'intonation gêna Saint-Clair. Pourtant, tout cela était si loin :
- Voyons, vous connaissez les femmes. La fidélité, elles croient que cela signifie quelque chose… Alors, un jour, au cours d’une partie de chasse, elle s’est montrée nerveuse en maniant son fusil… Elle est morte deux heures après.
 
Marny s’était brusquement levé. Il repoussa sa chaise avec violence, gagna la porte, et comme Saint-Clair questionnait Cabrissade du regard, celui-ci plaisanta :
- T’occupe pas ! C’est un individu peu sociable !... Eh ! Jeannette, tu verses à boire ?
La petite revenait de la cave et elle s'affairait derrière le comptoir où Saint-Clair, ayant déjà oublié Marny, vient la rejoindre. Intimidée par le regard qu’il attachait sur elle, elle s’excusa :
- Je vous fais attendre...
- Des yeux aussi jolis peuvent tout se permettre. Elle le fixait, comme fascinée et il sourit de constater que, malgré ses cheveux grisonnants, sa puissance de séduction demeurait. Mais qu’importait ! Il se pencha, reconnut cette palpitation qu’elles avaient toutes eue, tandis qu’il murmurait de sa voix savamment posée 
- Tu es belle, petite Jeannette. 
 
Extraits tirés de :
JULIEN DUVIVIER « Le mal aimant du cinéma français » Vol 1 : 1896-1940 – Eric Bonnefille – Edition L’Harmattan – 2002
JULIEN DUVIVIER – Raymond Chirat – Edition Premier Plan – 1968
LE FILM COMPLET DU JEUDI – La Fin du Jour – Renée Leyral – n° 2283 du 29/06/1939
5 - LA FIN DU JOUR - Julien Duvivier (1938)

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