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7 - LA FIN DU JOUR - Julien Duvivier (1938)

Publié le par Laurent Bigot

Le vin avait passablement énervé tous les vieux et quelques libations nouvelles firent éclater, clans cette salle de revendications, un tumulte de réunion publique. Les hommes commençaient à se disputer et, sur leurs éclats de voix, les glapissements des femmes n'arrangeaient rien. C'est au milieu de cette effervescence que M. Laroche surgit. Éveillé par le bruit, il avait pris tout Juste le temps d'enfiler une veste.
- Qu’est-ce que c’est ? s’écria-t-il ? En voilà un vacarme !
 
Son arrivée soudaine avait subitement calmé l’exaltation générale. Seul, Cabrissade ne se démonta pas et il s’avança vers l'administrateur :
- Les comédiens retraités de Saint-Jean-la-Rivière, débuta-t-il d'une voix pâteuse, assemblés en fédération, ont arrêté et décidé ce qui suit...
- Votre attitude est scandaleuse ! s’écria M. Laroche indigné. Vous serez renvoyé.
Mais Cabrissade, à qui le vin donnait encore plus d’aplomb que d’habitude, s’écria, croyant impressionner l’administrateur.
 - Si vous refusez de nous entendre, mes camarades et moi, nous partons !
Cette révolte, pour des motifs aussi futiles, alors qu'Il se débattait pour conserver la vie a une institution expirante, exaspéra M. Laroche :
- Ah ! vous ne pensez pas si bien dire, et si vous ne savez pas où aller, je vais vous l'apprendre.
Il sortit de sa poche une feuille et lut :
- Delormel, asile de Recouvrance, à Nanterre, Berthelin, hospice de Saint-André de Cubzac. Lacour, asile du Verdon, à Manosque.
Cabrissade s'était brusquement Immobilisé et, comme les autres, il ne comprenait pas. Interloqué, il
Demanda :  
- Qu'est-ce que c'est ça ?
- Ça, c'est votre affectation à tous, Vous' n'êtes pas bien ici, vous voulez changer d'air, vous serez satisfaits. L’Abbaye va fermer. Dans huit jours, vous serez dispersés.
 
Les revendications absurdes avaient mis hors de lui M. Laroche et il avait brutalement communiqué à ses pensionnaires la cruelle nouvelle. Il poursuivit, impitoyable :
- Vous insultez la charité privée. Vous allez faire connaissance avec la charité officielle. Vous pouvez boucler vos valises... Vous n’êtes pas satisfaits de votre sort, vous me menacez la nuit, alors que depuis des semaines, je lutte pour sauver la maison.
- Sauver la maison ?
- Oui, elle est perdue, la maison. Nous n'avons plus le sou. Je voulais vous épargner à tous cette nouvelle jusqu’au dernier moment ; mais puisque vous voulez partir, allez-vous-en... Bonsoir.
M. Laroche était sur le seuil. Alors, Cabrissade, se redressant, supplia, au nom des autres, si atterrés qu'ils n'osaient prononcer une parole :
- C'est impossible ... On ne peut pas nous faire ça à nous, nous mettre avec des vieux ... des vieux ordinaires ...
M. Laroche ne put retenir la riposte :
- Et qu'est-ce que vous avez de mieux que des vieux ordinaires ? Sinon que vous êtes plus insupportables que les autres.
 
Cabrissade avait complètement changé de ton. Il était effondré, mais il ne manquait pas de grandeur.
- Ce n'est pas notre faute, monsieur I ‘administrateur, c'est la faute de la vie qu'on a eue, Vous savez bien, une vie de comédien, c'est une vie à part, même pour les sans-talent, c'est les lumières, les applaudissements, on croit que le monde entier vous regarde. Alors, on devient des enfants gâtés et on le reste. Mais tout de même, nous avons fait rire et pleurer les gens... et c'est des choses gui comptent...
Durant le monologue de l'acteur, la colère de M. Laroche était tombée, Il posa amicalement sa main sur l'épaule de Cabrissade qui achevait :
- Les comédiens, c'est une famille de rouspéteurs, de râleurs, mais c'est une grande famille, avec un grand métier. On n'a pas mérité qu'on nous sépare. Je vous demande pardon, monsieur l’administrateur, on ne savait pas... 
 
Extraits tirés de :
LE FILM COMPLET DU JEUDI – La Fin du Jour – Renée Leyral – n° 2283 du 29/06/1939
 
7 - LA FIN DU JOUR - Julien Duvivier (1938)

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