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DETOUR – Edgar George Ulmer (1945) avec Tom Neal et Ann Savage

Publié le par Laurent Bigot

DETOUR – Edgar George Ulmer (1945) avec Tom Neal et Ann Savage
L'histoire :
Al Roberts se souvient des événements qui ont fait de sa vie un véritable cauchemar. Pianiste, il s'était épris de Sue Harvey, une chanteuse, mais celle-ci avait choisi de tenter sa chance à Los Angeles. Décidé à l'épouser, Al lui avait téléphoné pour lui annoncer son arrivée. Sans argent, il avait été contraint à faire de l'auto-stop. C'est alors qu'il avait fait la connaissance de Charles Haskell Jr. dont il avait conduit la voiture. Mais Haskell avait succombé au cours de son sommeil et Al avait alors pris son identité jusqu'à ce qu'il rencontre Vera, une auto-stoppeuse à laquelle avait eu affaire Haskell. Vera voyait là une situation dont elle pourrait tirer profit. Son but était d'obtenir de l'argent de la famille de Haskell en utilisant Al qu'elle tenait à sa merci. Al et Vera s'étaient inscrits dans un petit hôtel à San Bernardino. Éméchée, Vera avait voulu téléphoner à la police et, en tentant de l'en empêcher, Al l'avait accidentellement étranglée avec le fil du téléphone. Al avait alors pris la fuite. Il ne peut échapper à la police. 
DETOUR – Edgar George Ulmer (1945) avec Tom Neal et Ann Savage
Détour figure avec raison parmi les réussites les plus exemplaires du film de série B. Confronté à un budget de trente mille dollars, Edgar G. Ulmer ramena le scénario de cent quarante-quatre pages à soixante-neuf, et fut obligé de tourner dans les environs immédiats de Los Angeles, toute distance de plus de quinze miles entraînant de nouveaux problèmes budgétaires.
DETOUR – Edgar George Ulmer (1945) avec Tom Neal et Ann Savage
À l'origine, le sujet, écrit par le beau-frère d'Anthony Quinn, intéressa John Garfield et la Warner Bros, envisagea même de produire le film avec Garfield, dans le rôle d'Al Roberts, Ida Lupino dans celui de Vera et Ann Sheridan dans celui de Sue. Conscient des possibilités du sujet, Leon Fromkess refusa de céder le sujet à la Warner et c'est en six jours qu'Ulmer tourna le film pour PRC. Abandonné par la femme qu'il aime, manipulé par Vera rencontrée en chemin, éternelle victime d'une société dans laquelle il ne peut s'intégrer, Al Roberts est, comme le héros du Facteur sonne toujours deux fois, un paria et un perdant. Quel que soit le détour qu'il tentera de faire, il lui est impossible d'échapper au destin fatal qui l'attend et peu de films hollywoodiens portent autant que celui-ci la marque de l'inéluctable sort. L'idée du « meurtre à distance » commis par Al - une idée que revendique Ulmer  - montre à quel point le héros est incapable de modifier un avenir implacablement tracé. La construction en flash-back contribue elle aussi à accentuer cet aspect irrémédiable. 

Bien que la narration à la première personne soit employée dans de nombreux films noirs tournés par les grands studios, en particulier dans Assurance sur la mort (Double Indemnity, 1944) et Pour toi, j'ai tué (Criss Cross, 1949), aucun n'exprime mieux l'angoisse existentielle caractéristique de ce genre que le récit fiévreux, truffé d'argot et prompt à s'apitoyer sur son sort que l'infortuné pianiste AI Roberts (Tom Neal) fait de son voyage mouvementé à travers l'Amérique. S'il existe un parallèle à faire, ce n'est pas avec d'autres personnages comme Walter Neff d'Assurance sur la mort ou Steve Thompson de Pour toi, j'ai tué, malgré les lamentations similaires de ce dernier : « Dès le départ. j'ai su qu'il n'y avait qu'une seule issue. C'était écrit dans les cartes ou c'était le destin ... appelez ça comme vous voulez. » Le destin vous saisit par surprise, il vous pointe du doigt ou distribue les cartes, puis il révèle, comme dans le cas de Neff. Que ce que vous croyiez être « un joli petit tas de jetons bleus et jaunes» dus à une main gagnante est en réalité des bâtons de dynamite qui vous explosent au visage. Tout ce que notre héros sans le sou essaie de faire, c'est de se rendre de New York à Los Angeles pour retrouver sa fiancée, Sue (Claudia Drake). Pour commencer, il est pris en stop par Haskell (Edmund MacDonald), un homme fortuné dont la mort soudaine pourrait faire croire à un meurtre. Ensuite, il est soumis au chantage par Vera (Ann Savage), une autre auto-stoppeuse qui menace de le dénoncer s'il ne se plie pas à sa volonté. Bref, le sort s'acharne…

DETOUR – Edgar George Ulmer (1945) avec Tom Neal et Ann Savage
La carrière du réalisateur Edgar G. Ulmer offre un curieux parallèle avec l'histoire de ce pauvre auto-stoppeur. Avant Détour, Ulmer a concocté de remarquables films noirs à petit budget pour le prototype même du studio à bas coût, la Producers Releasing Corporation : Barbe-Bleue (Bluebeard, 1944) et Strange Illusion (1945). Pour Ulmer, ces projets constituent déjà une promotion par rapport aux budgets encore plus restreints de ses « films de niche» tournés en yiddish ou en ukrainien, comme The Singing Blacksmith (Yankl der Schmid, 1938) ou Cossacks in Exile (Zaporozhets za dunajem, 1939). Quand AI Roberts médite sur la façon dont « le destin tend la jambe pour vous faire trébucher -, il pourrait aussi bien parler d'Ulmer qui, après avoir réalisé un film d'horreur de série A chez Universal, tombe amoureux de la mauvaise personne, mariée au neveu du patron du studio. Non que Shirley Ulmer soit une femme fatale, comme les intrigantes qui causent la perte de Walter Neft et de Steve Thompson. Mais aucun autre réalisateur de film noir, quel que soit le budget, n'a jamais connu un destin aussi proche du cauchemar déterministe de ses personnages Que Ulmer avec AI Roberts. 
 
DETOUR – Edgar George Ulmer (1945) avec Tom Neal et Ann Savage
DETOUR – Edgar George Ulmer (1945) avec Tom Neal et Ann Savage
Certains commentateurs, à commencer par Andrew Britton dans The Book of Film Noir (1993), estiment que Roberts ne révèle que ce qu’il veut bien que le public entend et voie. « N’ayant plus aucun but, étant indifférent à tout, sauf à ce qu’il croit être son propre intérêt « . Roberts manipule le récit pour marquer sa propre culpabilité, « justifie instinctivement ce qui l’arrange en toute circonstance, soit en rejetant la responsabilité de ses actes, soit en apportant une explication fallacieuse mais flatteuse de ses motivations. » Est-ce la raison pour laquelle Ann Savage brosse un portrait si féroce et impitoyable de Vera, la maître-chanteuse ? Roberts accentue-t-il son manque d’humanité pour justifier sa mort prétendument accidentelle ? Ou n’est-ce là qu’un mensonge ? A-t-il fini par la tuer, excédé par ses manigances et ses remarques avilissantes ?...
DETOUR – Edgar George Ulmer (1945) avec Tom Neal et Ann Savage
Par une tragique coïncidence, Tom Neal, l'interprète de Détour, sera plus tard lui aussi victime d'un tragique fait divers. En 1951, il frappera sa fiancée Barbara Payton qui hésitait entre lui et Franchot Tone. Cette brutalité contribuera à briser la carrière de Tom Neal qui, le 1 er avril 1965, tua d'un coup de feu sa femme, Gail Kloke. Tom Neal prétendit que le coup était parti au cours d'une lutte avec sa femme ; le procureur, lui, accusa l'acteur d'avoir tué sa femme alors qu'elle dormait. Tom Neal fut condamné à quinze ans de prison et relâché au bout de six années, en décembre 1971. Il devait mourir d'une crise cardiaque le 7 août 1972. C'est son fils, Tom Neal Jr., qui découvrit le corps. «Tom Neal, déclara Ulmer, fit pratiquement la même chose qu'il avait faite dans le film. L'unique différence réside dans le fait qu'il ne se servit pas d'un fil de téléphone».

Par une tragique coïncidence, Tom Neal, l'interprète de Détour, sera plus tard lui aussi victime d'un tragique fait divers. En 1951, il frappera sa fiancée Barbara Payton qui hésitait entre lui et Franchot Tone. Cette brutalité contribuera à briser la carrière de Tom Neal qui, le 1 er avril 1965, tua d'un coup de feu sa femme, Gail Kloke. Tom Neal prétendit que le coup était parti au cours d'une lutte avec sa femme ; le procureur, lui, accusa l'acteur d'avoir tué sa femme alors qu'elle dormait. Tom Neal fut condamné à quinze ans de prison et relâché au bout de six années, en décembre 1971. Il devait mourir d'une crise cardiaque le 7 août 1972. C'est son fils, Tom Neal Jr., qui découvrit le corps. «Tom Neal, déclara Ulmer, fit pratiquement la même chose qu'il avait faite dans le film. L'unique différence réside dans le fait qu'il ne se servit pas d'un fil de téléphone».

Il est naturel que la série B s'adapte rapidement à la narration du noire : Détour en sera rapidement l'emblème, même s'il est réalisé plus d'un an après Assurance sur la mort​ de Wilder. Non seulement Détour est un noir produit par les «bas-fonds» des studios, en l'occurrence Producers Releasing Corporation (PRE), habitué à faire des films pour moins de deux cent mille dollars, mais sa narration donne un tour franchement prolétaire au genre : Al Roberts (Tom Neal) et Vera (Ann Savage) vivent une version âpre et fauchée des romans modèles de James M. Cain, Double Indemnity ou The Postman Always Rings Twice. S'ils veulent s'approprier l'argent d'un homme, ils ne sont même pas responsables de sa mort et sont incapables de s'entendre. Certains auteurs, comme Julie Grossman, ont même prétendu que Détour, en détruisant les fantasmes entretenus par d'autres noirs comme Double Indemnity, exprimait la vérité du genre.
DETOUR – Edgar George Ulmer (1945) avec Tom Neal et Ann Savage
Edgar G. Ulmer, de nationalité autrichienne, qui avait travaillé avec Max Reinhardt à Vienne, arrive aux États-Unis dès 1924, où il travaille dans les studios Universal. Il y est costumier, opérateur, assistant (de Murnau notamment), directeur artistique et metteur en scène. Il fait un nouveau séjour en Allemagne en tant qu'assistant de Robert Siodmak, pour l'un de ses films réalistes. Le succès vient avec The Black Cal (1934), film à la fois fantastique et parodie du genre tourné pour Universal. Mais Ulmer a I‘imprudence de nouer des liens intimes avec l’épouse du neveu du patron Carl Laemmle : Il est aussitôt décrété « inemployable » dans l’ensemble des studios. Durant la fin des années trente, il réalise des films documentaires financés par des syndicats ou le gouvernement fédéral, en particulier un film sur Harlem et la communauté noire. Puis il se spécialise dans la réalisation de séries B, particulièrement à PRC, au point d’avoir la réputation d’être le roi du genre. Il est l’outsider par excellence du cinéma américain, au point de susciter un intérêt particulier dans les années 1970 : festivals ou écrits se succèdent, comme le livre paru en 1974 de John Belton qui rassemblent des études sur le « classique » Hawks et le marginal Ulmer. La réputation de Ulmer doit beaucoup au seul Détour qui, dès sa sortie, attire sur lui une attention très surprenante pour une série B : la presse populaire et professionnelle lui adresse des louanges inattendues.

Edgar G. Ulmer, de nationalité autrichienne, qui avait travaillé avec Max Reinhardt à Vienne, arrive aux États-Unis dès 1924, où il travaille dans les studios Universal. Il y est costumier, opérateur, assistant (de Murnau notamment), directeur artistique et metteur en scène. Il fait un nouveau séjour en Allemagne en tant qu'assistant de Robert Siodmak, pour l'un de ses films réalistes. Le succès vient avec The Black Cal (1934), film à la fois fantastique et parodie du genre tourné pour Universal. Mais Ulmer a I‘imprudence de nouer des liens intimes avec l’épouse du neveu du patron Carl Laemmle : Il est aussitôt décrété « inemployable » dans l’ensemble des studios. Durant la fin des années trente, il réalise des films documentaires financés par des syndicats ou le gouvernement fédéral, en particulier un film sur Harlem et la communauté noire. Puis il se spécialise dans la réalisation de séries B, particulièrement à PRC, au point d’avoir la réputation d’être le roi du genre. Il est l’outsider par excellence du cinéma américain, au point de susciter un intérêt particulier dans les années 1970 : festivals ou écrits se succèdent, comme le livre paru en 1974 de John Belton qui rassemblent des études sur le « classique » Hawks et le marginal Ulmer. La réputation de Ulmer doit beaucoup au seul Détour qui, dès sa sortie, attire sur lui une attention très surprenante pour une série B : la presse populaire et professionnelle lui adresse des louanges inattendues.

Le court roman d'où est tiré Détour paraît en 1939 et s'inscrit dans la tonalité des romans de James M. Cain. Son auteur, Martin Goldsmith, après l'avoir proposé à diverses Majors se résout à la proposer à Leon Fromkess, président de PRC. John Garfield, futur interprète de The Postman... , en entend parler et incite en vain Warner Bros à racheter les droits à PRC. L'auteur en fait lui-même l'adaptation et le confie à Edgar G. Ulmer, un metteur en scène habitué à jongler avec les difficultés inhérentes au film B. Il est expert dans l'utilisation de décors réduits, de plans venant d'autres films, de transparences, de brouillards parfaits pour dissimuler les imperfections du décor : les contraintes le poussent à chercher des solutions ingénieuses et abordables, par exemple pour rendre les extérieurs où est censé se dérouler le film. Les six jours de tournage et les 115 000 dollars de budget ne permettront cependant pas que soient éliminés tous les «faux-raccords» du film. Les acteurs, qui ont déjà joué ensemble, sont des habitués de la série B : Al Roberts et Ann Savage n'auront ni l'un ni l'autre une grande carrière.

DETOUR – Edgar George Ulmer (1945) avec Tom Neal et Ann Savage

On le voit, Ulmer cumule à lui seul les caractéristiques que l’on peut attribuer aux premiers producteurs du genre : autrichien, il travaille aux Etats-Unis depuis 1924, habitué au documentaire, il a une ambition réaliste dans ses fictions. Il a toujours travaillé dans les marges du système et s'est fait remarquer pour son intérêt pour les problèmes sociaux. En outre, le film rencontre certains problèmes avec le bureau Breen qui fait rectifier plusieurs éléments du script soumis pour la première fois en octobre 1944, Breen insiste d'abord pour que le héros soit arrêté par la police, d'où la dernière scène quelque peu irréelle. Il s'élève également contre les premières allusions à la prostitution du personnage de Vera, qui disparaîtra ensuite du film. Les évocations de la sexualité sont également discutées, au point que les censeurs suggèrent l'usage allusif de la cigarette dans certaines scènes. Il apparaît donc que Détour s'inscrit parfaitement dans la lignée de la production noire. 

DETOUR – Edgar George Ulmer (1945) avec Tom Neal et Ann Savage
Détour est très loin d'être la seule excellente série B noire. Celle-ci permettra à de nombreux réalisateurs de poursuivre le sillon. Notamment Anthony Mann qui y fait des premières armes réussies, couronnées par le remarquable Raw Deal. Nombre de réalisateurs comme John Farrow, à qui on doit l’excellent The Big Clock, Richard Fleisher ou Vincent Sherman participeront à une production abondante et souvent de qualité. 
 
LE FILM NOIR – Patrick Brion - Editions de la La Martinière (2004)
FILM NOI 100 ALL-TIME FAVORITES – Paul Duncan, Jürgen Müller – Edition Taschen – (2013)
LE FILM NOIR (Vrais et faux cauchemars) – Noël Simsolo – Cahiers du Cinéma Essais – (2005)
LE FILM NOIR (Histoire et significations d’un genre populaire subversif) -  Jean-Pierre Esquenazi – CNRS Editions – (2012)
DETOUR – Edgar George Ulmer (1945) avec Tom Neal et Ann Savage

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