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ERICH VON STROHEIM

Publié le par Laurent Bigot

ERICH VON STROHEIM
Par Roger Boussinot
(Encyclopédie du cinéma – Editions Bordas - 1980)
 
Erich Von Stroheim est un acteur, auteur, réalisateur et écrivain né à Vienne (Autriche) le 22 septembre 1885, mort en France, à Maurepas (Yvelines) le 12 mai 1957. Il déclinait ainsi son identité : Erich Hans Carl Oswald Marie Stroheim von Nordenwald, mais il auréola toujours ses origines familiales d'un nimbe romanesque et la vérité est peut-être plus prosaïque.
 
Le journaliste Denis Marion a, un jour, amorcé une enquête, à ce sujet, qui ferait de Stroheim un roturier de famille modeste et sans doute israélite. Cela n'est pourtant pas vraiment démontré.
Il se disait le fils d'une dame d'honneur de l'impératrice Elisabeth d'Autriche (1837-1898). Il aurait été élève de l’école de guerre, officier de cavalerie à 17 ans, et après avoir passé 7 ans dans l'armée autrichienne, il aurait été cassé de son grade à la suite d'un duel obscur. G. Sadoul assure qu'il «appartenait à une famille de commerçants viennois et n'était pas noble». Toujours est-il qu'émigré aux États-unis en 1909, il s'engage pour trois ans dans la cavalerie américaine.
A l'expiration de ce temps, il opte pour la vie civile et «débrouille» dans divers emplois, plutôt inconfortables et tous, disait-il : «incompatibles avec mon honneur de soldat» : vendeur dans un bazar, guide pour touristes, maître d'équitation, capitaine dans l'armée mexicaine. C'est ce qu'il appelait, dans son langage pittoresque et avec une certaine amertume : en être réduit à «nettoyer le rectum des chevaux». Un jour de 1914, il débute au théâtre comme auteur et interprète d'un petit vaudeville en un acte, ce qui lui vaut quelques engagements de figuration dans des films, notamment dans NAISSANCE D'UNE NATION que D.W. Griffith est en train de tourner, cette même année 1914.

 

ERICH VON STROHEIM
Griffith le remarque et le prend parmi ses assistants-réalisateurs. Le jeune homme (il a 29 ans) fait flèche de tous bois : il se fait nommer conseiller militaire du réalisateur John Emerson pour OLD HEIDELBERG (et il joue un rôle épisodique dans le film ; Emerson l’a déjà utilisé dans deux autres bandes précédentes : THE FAILURE et GHOSTS, la même année). Sa personnalité est si bien marquée que Griffith, lorsqu'il entreprend sa seconde œuvre colossale, INTOLÉRANCE (1916), le reprend comme acteur et assistant-réalisateur, double emploi. Stroheim remplit plusieurs fois encore auprès d'Emerson et de Griffith (notamment dans THE SOCIAL SECRETARY ; HIS PICTURE IN THE PAPERS ; MACBETH ; LESS THAN THE DUST, du premier, en 1916, et dans HEARTS OF THE WORLD, du second), puis auprès d'autres metteurs en scène : George Fiztmaurice, (SYLVIA OF THE SECRET SERVICE, 1917), Allan Dwan (PANTHEA, 1917), Wesley BuggIes (FOR FRANCE, 1917, où il tient un rôle d'officier allemand - sa spécialité - particulièrement antipathique).
 
Il connaît ainsi, dans la profession, de bons succès, et il a conquis l'estime des maîtres de l'époque, ce qui lui permet de présenter au producteur Carl Laemmle, en octobre 1918, un scénario qu'il a écrit et qu'il entend réaliser lui-même. Ce scénario a pour titre THE PINNACLE, mais le film s'appellera BLIND HUSBANDS (en France : LA LOI DES MONTAGNES), et ici commence l'extraordinaire aventure de Stroheim réalisateur qui va devenir du jour au lendemain l'un des seigneurs américains de l'art du cinéma, un personnage mythologique et le dernier des «grands fauves» hollywoodiens avant que la cité du cinéma ne devienne, sous l’empire des conceptions industrielles, «une machine à faire des saucisses» selon l’expression cocasse et suprêmement méprisante de Stroheim lui-même.
Cette aventure sera très brève : dix années à peine, de 1918 à 1928, et ne concernera que 9 films.
 
Stroheim réalisateur, c'est l'orage, c'est la foudre d'une manière de Shakespeare germanique qui tombe sur Hollywood. Il fait peur aussitôt et il fait scandale : la violence de son tempérament le porte à mêler dans son œuvre une sorte de naturalisme romantique et une misanthropie qui confine à la cruauté envers ses personnages. Mais surtout il est, génialement, un homme de cinéma (tout est dans l'action et dans l'image) et il entend donner à ses œuvres la véritable dimension romanesque, son épaisseur, sa longueur. Il se heurte donc à la fois au puritanisme anglo-saxon et aux planificateurs industriels qui sont en train de mettre au point une «normalisation» de la fabrication des films, produits de 90 à 100 minutes répondant à un certain nombre de critères du commerce.
ERICH VON STROHEIM
La carrière de réalisateur de Stroheim se présente ainsi :
- 1918 : BLIND HUSBANDS, conçu, réalisé et joué par lui pour Carl Laemmle. Un succès, mais insolite. Laemmle se fit «tirer l’oreille» pour lui confier une seconde réalisation et n'y consentit que sur un scénario écrit en collaboration avec une certaine baronne Meyer. Ce fut :
- 1920, THE DEVIL'S PASSKEY (Le Passe-partout du diable), un film médiocre mais qui rassura le producteur. Stroheim s'était consolé en dessinant les décors et les, costumes. Mais surtout il obtint plus de liberté pour le film suivant :
- 1921, FOOLISH WIVES (Folies de femmes), un chef-d'œuvre écrit par lui seul, tourné en 11 mois, mais réduit par la censure (complice des producteurs), de 21 bobines à 14.
- 1923, MERRY GO ROUND (Les Chevaux de bois) devait être le premier volet de ce qu'on appela plus tard sa «trilogie viennoise» (avec LA MARCHE NUPTIALE, tourné en 1928, et LA DAME BLANCHE, demeuré à l'état de projet). Au milieu du tournage de MERRY GO ROUND, un jeune homme de 23 ans nommé Irving Thalberg, homme de confiance des banques qui soutenaient le producteur Carl Laemmle, estima que Stroheim en prenait trop à son aise avec les directives que lui-même donnait au réalisateur et congédia celui-ci comme un domestique. Thalberg appela un autre metteur en scène, Rupert Julian, et lui fit terminer le film (que, naturellement Stroheim refusa de reconnaître comme sien). Stroheim n'avait aucun recours et dut ravaler son humiliation, mais il n'en mit que plus de rage et de talent dans son :
GREED (Les Rapaces, 1924), entrepris pour Samuel Goldwyn. GREED devait comporter quarante bobines et le tournage durer deux ans. Mais entre-temps, la fusion des sociétés donnant naissance à la Métro Goldwyn Mayer, Stroheim se retrouva sous la coupe du «jeune financier à lunettes» Thalberg qui, poursuivant à nouveau le génial réalisateur de ses impératifs industriels, entendit lui faire réduire le film aux dimensions commerciales courantes. Ce fut pour Stroheim un drame épouvantable : une fois de plus, le film fut monté et mutilé par des mains mercenaires.
 
Thalberg entendait cependant «utiliser les compétences» et, puisque Stroheim tenait tellement à faire des films dont l'action se passerait à Vienne, il lui fournit un sujet, dans son esprit : un vrai sujet, c'est-à-dire commercial, artistique, et sans risques financiers. Il «tenait» Stroheim par contrat, et lui fit réaliser... LA VEUVE JOYEUSE, une opérette à succès, pour laquelle il délégua deux grandes vedettes-maison : John Gilbert et Mae Murray. Malgré cela, Stroheim trouva le moyen d'affirmer à nouveau un talent corrosif. De cette opérette facile, il réussit à faire un film âcre, sarcastique ce qui, comme bien l'on pense, provoqua la fureur de Thalberg.
Stroheim eut alors la chance que la Paramount acceptât de prendre des risques (de distribution) sur un autre film : THE WEDDING MARCH (La Marche nuptiale, qui eut aussi pour titre : THE HONEYMOONLa Lune de miel), en 1928. Ce film est, avec GREED, celui où s'exprime avec le plus de netteté le génie personnel de Stroheim. Mais quand la Paramount vit l'œuvre, elle engagea Joseph von Sternberg pour en faire un montage «commercial». Une fois encore, Stroheim fut contraint de récuser la paternité du film ainsi obtenu, et il entreprit un autre film, QUEEN KELLY, grâce à Gloria Swanson qui le produisit en partie. Il ne put en tourner que ce qu'il considérait comme un prologue et la carrière de Stroheim s'achève pratiquement ici.
 
ERICH VON STROHEIM
Le temps du «muet» est terminé. Il tournera encore un film en 1933, son seul film «parlant» : WALKING DOWN BROADWAY, pour un producteur d'une considérable sottise, nommé Sol Wurtzel, qui s'affola quand l'auteur lui montra cette histoire d'une femme obsédée de jalousie malsaine dont l'origine est une frustration intime. Wurtzel fit mutiler et remonter inintelligemment le film par un nommé Al Werker, et le présenta, en 1933, sous le titre : HELLO! SISTER. On le voit, c'est un véritable martyre que l'œuvre de Stroheim. En vérité, il n'aura réalisé à sa convenance qu’un seul film : le premier, BLIND HUSBANDS. Et pourtant, son génie éclate dans chacun des autres, même ceux qui furent massacrés par les producteurs et leurs janissaires, on reconnaît sa «patte» à chaque instant, son esprit, ses inventions inimitables. Malheureux Stroheim, homme de culture, artiste incomparable, qui rameuta contre lui-même à la fois la bêtise, les préjugés, l'hypocrisie puritaine et le système capitaliste spéculatif, simplement parce qu'il avait à dire quelque chose qui secouait le confort intellectuel et social des gens. Malheureux Stroheim contraint de récuser l'un après l'autre des films qui devaient former un tout, une œuvre extraordinairement personnelle, unique, chaque fois trahie par des gens d'une incroyable malhonnêteté intellectuelle, acceptant de porter la main sur cette œuvre, coupant, rognant, jetant au panier des scènes entières, puis tripatouillant, ajoutant, faussant tout !
 
Ce véritable assassinat ne laissait à Stroheim la possibilité de faire du cinéma que comme acteur. Il avait toujours eu à l'écran une présence remarquable, mais ce ne fut pour lui rien d'autre qu'un moyen honorable de gagner sa vie : non seulement il ne tirait que rarement quelque joie des rôles qu'on lui faisait jouer, mais c'était un crève-cœur pour l'artiste de se trouver devant la caméra alors que tout son être aspirait à être, sur un plateau, le maître.
 
Il fut donc acteur, en 1929, dans THE GREAT GABBO, de James Cruze : un rôle de ventriloque mystificateur, menteur et violent, dans la ligne des personnages qu'il interprétait dans ses propres films : le Karamzine abject de FOOLISH WIVES ou le prince Nicky, vicieux, corrompu, de THE WEDDING MARCH. Mais James Cruze manquait de génie et le film ne fut que médiocre, comme les metteurs en scène et les films qu'il tourna par la suite, jusqu'à LA GRANDE ILLUSION, de Jean Renoir. Citons : THREE FACES EAST (Roy Del Ruth, 1930) ; FRIENDS AND LOVERS (G. Fitzmaurice, 1931) ; THE LOST SQUADRON (Quatre de l'aviation, de G. Archambaud, 1932, où on le voyait jouer le rôle d'un metteur en scène qui devient criminel par amour) ; AS YOU DESIRE ME (Comme tu me veux, de G. Fitzmaurice, avec Greta Garbo d'après Pirandello). Il fit, au cours de ce dernier film, une chute de cheval qui l'éloigna des studios pendant un certain temps qu'il mit à profit pour écrire un livre : Poto Poto (1933), qui ne parut jamais aux U.S.A. et ne fut publié qu'en traduction française, en 1956, avec une préface de Blaise Cendrars (éd. de La Fontaine). Il publiera un autre roman, Paprika, en 1935, qui sera considéré aux U.S.A. comme une œuvre purement et simplement pornographique. (Parmi ses autres écrits, il faut citer un scénario original de la même époque : celui de BETWEEN TWO WOMEN, réalisé par G.B. Seitz pour la M.G.M., en 1937, ainsi que son travail de coscénariste pour THE DEVIL DOLLLa Poupée du diable, de Tod Browning en 1936).
Assez désemparé après quelques autres prestations d'acteur pour des films sans intérêt, il accepte une proposition française et s'embarque le 26 novembre 1936 pour l'Europe. Il y restera jusqu'à la guerre, tournant d'abord MARTHE RICHARD AU SERVICE DE LA FRANCE, de Raymond Bernard (1936) ; puis LA GRANDE ILLUSION, de J. Renoir, où il fait une création mémorable dans le rôle de Von Rauffenstein. Ces deux films le rendent extrêmement populaire : il est adopté par le public européen. Tout le monde a déjà oublié les films qu'il a réalisés naguère, mais Stroheim est une «vedette», et il tourne avec Pabst (MADEMOISELLE DOCTOR, 1937) ; avec P. Chenal (ALIBI, 1937 ; L'AFFAIRE LAFARGE, 1938), Christian-Jaque (LES PIRATES DU RAIL ; LES DISPARUS DE SAINT-AGIL, 1938), Siodmak (PIÈGES, 1939), avec quelques autres de moindre intérêt.
ERICH VON STROHEIM
Au moment de la guerre, il regagne les États-Unis où le cinéma américain va avoir besoin d'acteurs au physique germanique. Il y tournera plusieurs films peu prestigieux, mais FIVE GRAVES TO CAIRO (Les Cinq secrets du désert, 1943), de Billy Wilder, où il incarne le maréchal Rommel, assure sa popularité américaine. De retour en France, à la fin de 1946, il continuera à tourner assidûment jusqu'en 1955. Sa dernière apparition a eu lieu dans L'HOMME AUX CENT VISAGES, de R. Stafford, sorti en 1956.
Aucun outrage n'aura été épargné à ce grand homme : en 1950, Billy Wilder eut l’indécence de lui  fait interpréter, dans SUNSET BOULEVARD (Boulevard du crépuscule), un rôle d'ancien metteur en scène du «muet» vivant dans l'ombre d'une grande vedette déchue (Gloria Swanson) et celle-ci se faisait projeter quelques scènes de QUEEN KELLY. Dans le même film, le beau rôle échéait à la vieille ganache commerciale de Cecil B. De Mille présenté comme un metteur en scène qui, lui, continuait à tourner !
Stroheim ne voulut lutter contre l'iniquité qui l'accablait que par ses œuvres et par son mépris. Il était parfaitement lucide. «Le plus gros handicap du cinéma américain, écrivait-il en 1921, est son étroitesse morale. Pourtant, nous savons que chacun de nous est mû par des aspirations et des faiblesses, par des tentations et des rêves, des illusions qui sont la trame même de l'existence.» Il laissait paraître sa surprise, toutefois : «Je croyais que les changements de mœurs amenés par la guerre ne tarderaient pas à trouver un écho dans l'attitude du public et des censeurs. Je croyais le public lassé des sucreries et prêt à absorber une nourriture spirituelle consistante et épicée».
«Le grand public, déclarait-il encore en 1925, n'est pas le pauvre d'esprit qu'imaginent les producteurs. Il veut qu'on lui montre de la vie qui soit aussi vraie que celle vécue par les hommes : âpre, nue, désespérée, fatale. J'ai l'intention de tailler mes films dans l'étoffe rugueuse des conflits humains. Car, tourner des films avec la régularité d'une machine à faire les saucisses vous oblige à les fabriquer ni meilleurs ni pires que des saucisses en chapelet».
ERICH VON STROHEIM

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