Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

LE MAGOT DE JOSEFA – Claude Autant-Lara (1963)

Publié le par Laurent Bigot

Le Magot de Josefa relève de la farce villageoise, comme La Jument verte, avec des moments de tendresse et moins de maîtrise dans la truculence. Autant-Lara semble s'y souvenir du René Clair de Tout l'or du monde (1961) ou du Renoir de Tire au flanc (1928), de Chotard et Cie (1933). C'est dire que l'outrance caricaturale ne le gêne pas, ce qui peut le conduire à ne pas éviter certains pièges tendus par la volonté de montrer, sans prendre de distance, la vulgarité de quelques-uns des personnages, leur lâcheté, leur méchanceté.

Le Magot de Josefa relève de la farce villageoise, comme La Jument verte, avec des moments de tendresse et moins de maîtrise dans la truculence. Autant-Lara semble s'y souvenir du René Clair de Tout l'or du monde (1961) ou du Renoir de Tire au flanc (1928), de Chotard et Cie (1933). C'est dire que l'outrance caricaturale ne le gêne pas, ce qui peut le conduire à ne pas éviter certains pièges tendus par la volonté de montrer, sans prendre de distance, la vulgarité de quelques-uns des personnages, leur lâcheté, leur méchanceté.

Ce film est pratiquement introuvable dans le commerce, on peut encore se le procurer en DVD dans une édition italienne, en italien… Les différents extraits qui seront diffusés proviennent d’une copie d'un support VHS enregistrée il y a plus de 25 ans, à partir d’un programme TV, ce qui explique la qualité très médiocre de l’image.

L'histoire :
Pierre Corneille (« Oui, comme I ‘autre ! » précise-il au guichet de la Société des Auteurs où il vient avec l'espoir d'encaisser un peu d'argent, en compagnie de Justin, son parolier) est un compositeur de mélodies pour chansonnettes. Il tire le diable par la queue. Les deux compères imaginent un stratagème pour faire payer, au moyen d'un chantage, une somme de trois millions par Josefa, la mère de Justin qu'ils croient être la riche héritière d'un oncle d'Amérique, roi du juke-box. Justin ouvre un compte à la banque et y dépose les cinq cents francs qu'il vient de gagner, obtient un carnet de chèques et en tire un, sans provision. Corneille doit ensuite se rendre auprès de la mère, Josefa, veuve Truculia, avec la mission de décrire à la brave femme les menaces affreuses qui pèsent sur son fils : accusé d'escroquerie, Justin risque la prison, le déshonneur. Elle doit, par conséquent, donner les trois millions à Corneille afin que soit évité le scandale. Mais Josefa ne se laisse pas attendrir par le messager. Proie de la haine des villageois qui viennent boire chez elle et qui la courtisent, elle refuse toute familiarité, vivant seule avec son chien. Nous apprendrons, au fil du récit, que derrière sa forfanterie se cache une blessure. Le maire lui fit un enfant (Justin) et ne se préoccupa jamais de lui, ni d'elle. Justin lui-même, dira Corneille n'éprouve aucun sentiment à l'égard de cette mère qu'il connaît mal.
 

 

LE MAGOT DE JOSEFA – Claude Autant-Lara (1963)
LE MAGOT DE JOSEFA – Claude Autant-Lara (1963)

Placé dans un climat qui peut évoquer celui de Goupi-Mains Rouges (1943) de Jacques Becker, celui de Jour de Fête (1947) de Jacques Tati, ce film rappelle que le cinéaste aurait aimé réaliser Un drôle de paroissien (d'après le roman Deo Gratias de Michel Servin) que Jean-Pierre Mocky venait, plus heureux que lui pour l'achat des droits, de porter à l'écran (avec Bourvil, Jean Poiret, Francis Blanche). Le Magot de Josefa, mal reçu par la critique, est un divertissement qui ressemble aux productions françaises du même genre et ne peut cependant pas être identifié simplement aux gaudrioles mijotées alors par Gilles Grangier, Jean Boyer, Michel Audiard. D'abord parce que sa technique ne souffre d'aucune insuffisance, et ensuite parce que son comique, même facile, ne se contente pas de flatter l'autosatisfaction de ceux qui se prennent pour des « braves gens» tout en étant prêts, au moindre incident, à crier, à mordre avec les loups. Certaines situations ou des passages dialogués jugés parfois d'un humour mal raffiné partent souvent d'une observation critique aiguë et grossie en vue d'inviter à la polémique. Les protagonistes de cette historiette, en particulier ceux de second plan et les figurants, manifestent une mentalité sordide ou niaise, outrée certes, mais très vraie dans ses motivations et ses réactions versatiles xénophobes. Ces gens respectent Josefa, l'Italienne qui tient l'épicerie-bistrot du hameau, parce qu'ils la croient riche ; ils la jalousent aussi, parce qu'elle est belle et de nature expansive. Pourtant, il suffira d'un rien pour qu'ils saccagent son magasin et incendient sa maison. 

LE MAGOT DE JOSEFA – Claude Autant-Lara (1963)
LE MAGOT DE JOSEFA – Claude Autant-Lara (1963)
Le comique d'Autant-Lara va, dès lors, se développer en sens inverse de celui qui caractérise le populisme faussement jovial ; Il ne s’arrête pas à la rosserie superficielle des moqueurs, amoureux de l'ordre qu'ils font semblant de miner. Le cinéaste ose détruire les habitudes mentales et ne craint pas de passer aux yeux des gens hypocritement « distingués» pour un grossier convive. Il aime choquer. Son anticléricalisme est illustré dans ce film par une ou deux séquences d'excellente verve et quelques répliques, mordantes en dépit d'une ordonnance dialoguée que l'on souhaiterait mieux élaborée. Le scénario, de son côté, aurait pu ne pas laisser subsister le sentiment que procure une fabrication hâtive. Mais si Claude Autant-Lara demeure un peu lointain dans tout cela, jamais il ne boude, en revanche, le plaisir d'avoir à diriger Bourvil et, surtout, Anna Magnani. Elle possède, avec Josefa, un rôle en or qu'elle sert avec fougue et nuance, explosant lorsqu'elle doit égrener en refrain des chapelets de jurons qu’elle crie avec furia dans sa langue maternelle. Prompte à refroidir ses interlocuteurs trop entreprenants, émotive et sentimentale, cette Josefa ne dément pas la rumeur qui court au sujet du magot qu'elle détiendrait et qu'en réalité elle ne possède pas : « Ça ne vous rend pourtant pas plus riche» lui dit Corneille. « Non, répond-elle, mais ça les rend plus pauvres! »  A la fin, ce genre de considérations ne l'intéresse plus ; elle quitte le village et ses habitants, pour des horizons plus ouverts, en compagnie de Corneille qui a su l'attendrir, et de son chien. 
LE MAGOT DE JOSEFA – Claude Autant-Lara (1963)
LE MAGOT DE JOSEFA – Claude Autant-Lara (1963)
LE MAGOT DE JOSEFA – Claude Autant-Lara (1963)

Marie-Magdeleine Brumagne qui suivit quelques journées du tournage de ce film en écrivit un reportage d'où l'on peut extraire ces lignes : « Les cars de la production cernent la petite église de Bussy-le-Grand, à soixante kilomètres de Paris. L'église de ce village qui compte 800 habitants est désaffectée. Les miracles de la décoration ont rendu au cimetière un aspect « vivant »... si l'on peut dire. Tombes en stuc, couronnes défraîchies et emperlées, pans de murs qui sonnent creux. L'illusion est telle que les villageois viendront en troupe, au cours de l’après- midi, pour voir l'effet de ce rhabillage scénique. En face de l'église, un petit café-épicerie, une fontaine, plus vrais que nature, donnent l'impression d'avoir toujours existé à cet endroit. .. A l'heure du déjeuner, cinéaste, acteurs et techniciens se retrouvent à la cantine : des bancs et des tables disposés dans une rue étroite. Et l'on mange en riant, tandis que Bourvil chantonne de vieux refrains qui amusent l'assemblée. Seule Magnani manque à l'appel. Elle reste dans la maison qui sert de mairie pour les besoins du film. Elle donne à manger à son chien dont elle ne se sépare pas. Quand sa présence est nécessaire, on la voit traverser la rue, le visage fermé, comme blessé par la vie. Elle est belle. De cette beauté sauvage et émouvante de la femme qui vieillit, qui le sait et qui a choisi d'être seule, peut-être parce qu'elle a trop souffert, qu'elle a été trop souvent déçue ...

LE MAGOT DE JOSEFA – Claude Autant-Lara (1963)
Une chose est frappante lorsque Autant-Lara dirige ses interprètes. On éprouve que se tisse un sentiment d'étroite et profonde communion entre ceux qui jouent devant la caméra et lui, qui (assis contre elle) suit ou provoque leurs gestes, leurs évolutions. Il n'y a pas de commandements impératifs, d'énervements, mais une parfaite harmonie, une secrète entente qui laisse à chacun la plus parfaite liberté dans la plus rigoureuse discipline.» Cette notation montre bien comment Autant-Lara se transforme en chef d'orchestre qui, après avoir ordonné l'espace du jeu (lumière, ambiance, décor, choix de l'angle), mime, faisant corps avec l'appareil de prise de vues, les gestes de tous ses interprètes en leur dictant le sens du mouvement et son tempo, méthode qui lui est propre et dont il a su tirer de surprenants résultats, avec Bourvil notamment qui, jamais, ne fut meilleur qu'avec lui. 
 
CLAUDE AUTANT-LARA – Freddy Buache – Editions L’Age d’Homme (1982)
LE MAGOT DE JOSEFA – Claude Autant-Lara (1963)

Scène où Bourvil interprète "Un air de jeunesse", paroles de Bernard Dimey et musique d'Henri Salvador.

A ce portrait de femme qu'il peint en pleine pâte grâce à la Magnani dans Le Magot de Josefa, Claude Autant-Lara en ajoute un autre (à deux faces), d'une sagacité perturbante autrement plus corrosive, dont on ne peut comprendre, le potentiel de subversion qu'en se reportant vers 1965 date de la réalisation du Journal d'une femme en blanc avec Marie-José Nat, Claude Gensac et Jean Valmont.

Commenter cet article