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LEAVE HER TO HEAVEN (Péché Mortel) – John M. Stahl (1945) – Gene Tierney – Cornel Wilde

Publié le par Laurent Bigot

« Classique absolu du mélodrame noir. (…) Une noirceur portée à l'incandescence par la beauté de Gene Tierney et la palette flamboyante du Technicolor d'antan. » Les Inrockuptibles

« Classique absolu du mélodrame noir. (…) Une noirceur portée à l'incandescence par la beauté de Gene Tierney et la palette flamboyante du Technicolor d'antan. » Les Inrockuptibles

LEAVE HER TO HEAVEN (Péché Mortel) – John M. Stahl (1945) – Gene Tierney – Cornel Wilde
Le film qui a permis à l'actrice Gene Tierney de passer à la postérité auprès des amateurs de film noir est Péché mortel, tour de force pour lequel elle a été sélectionnée aux Oscars. Péché mortel marque l'apothéose de sa carrière. Comme dans Shanghai Gesture (1941) et Laura (1944), Gene Tierney domine toutes les scènes où elle apparaît, tant par sa beauté physique que par son intensité émotionnelle. Alors que dans Shanghai Gesture, de Von Sternberg, elle affiche une hystérie volontairement stylisée pour projeter l'image d'une adolescente décadente et gâtée décidée à choquer puis à punir un père répressif et une mère libertine, elle adopte dans Péché mortel un jeu plus maîtrisé qui vire par moments au surnaturel. 
FILM NOIR 100 ALL-TIME FAVORITES – Paul Duncan, Jürgen Müller – Edition Taschen – (2013)

 

Tourné la même année que Duel au soleil, Péché mortel est au « film noir» ce que le film de King Vidor, produit par David O. Selznick, est au western : une œuvre passionnée et fulgurante qui utilise avec génie les tons du Technicolor de l'époque, devenus ici un élément dramatique indispensable.

Tourné la même année que Duel au soleil, Péché mortel est au « film noir» ce que le film de King Vidor, produit par David O. Selznick, est au western : une œuvre passionnée et fulgurante qui utilise avec génie les tons du Technicolor de l'époque, devenus ici un élément dramatique indispensable.

Ce n'est pas un hasard si plusieurs des personnages, y compris son Richard, parlent d'Ellen en évoquant ses capacités psychiques ou font des allusions semi-humoristiques aux « sorcières de Salem » ". Il y a manifestement quelque chose venu d'ailleurs dans cette femme autoritaire qui, comme le dit sa mère, a tendance à trop aimer.
Cette admirable et impérieuse créature apparaît pour la première fois dans le wagon-bar d'un train à destination du Nouveau-Mexique. C'est là qu'elle rencontre l'écrivain Richard Harland (Cornel Wilde). Dès qu'elle le remarque, Ellen le décontenance en le fixant sans ciller pendant près d'une minute, comme si elle essayait de sonder son âme. L’ayant ainsi mis mal à l'aise, elle lui dit qu'il ressemble à son père, pour lequel on découvrira par la suite qu'elle éprouve une fascination digne d'Électre. 

À cette rencontre envoûtante succède une autre scène révélatrice et quasi mythique. Richard se retrouve dans le même hôtel qu'Ellen et sa famille, venues répandre les cendres de son père. De bon matin, alors que retentit la musique mélodramatique et presque hystérique d'Alfred Newman (menée par le rythme entêtant des cymbales), Ellen se dresse sur son cheval telle une Amazone et, sous le regard ébahi de Richard, disperse les cendres de son père, qui se répandent sur elle et sur le sol désertique. 

Après ces deux scènes décisives, Richard se retrouve naturellement à sa merci. Elle s'empresse de rompre avec son fiancé (un avocat qui déclare qu'il ne cessera jamais de l'aimer et qui, par dévotion, poursuivra ensuite la pauvre Ruth pour le meurtre d'Ellen) et annonce son mariage avec Richard sans le consulter. Comme le notera par la suite un médecin, elle semble provoquer les événements par la seule force de sa volonté. 

FILM NOIR 100 ALL-TIME FAVORITES – Paul Duncan, Jürgen Müller – Edition Taschen – (2013)

La journée entière s'était écoulée dans le calme et le recueillement. Mme Berent et Ruth avaient depuis longtemps regagné la maison. Seule, Ellen était restée dans la montagne, peut-être étreinte d'une émotion trop forte pour avoir la force de se retrouver trop vite parmi les vivants. Richard, qui se sentait de plus en plus fasciné par la jeune fille, ne put s'empêcher, à la tombée de la nuit, d'exprimer tout haut son inquiétude :
- Ne lui est-il rien arrivé ?
- Rassurez-vous, il n'arrive jamais rien à Ellen, répondit calmement Mme Berent. Elle connaît très bien le pays et elle sait se défendre contre tous les dangers possibles.
 
Richard n'insista pas, mais alors que les hôtes du ranch s'apprêtaient à se retirer pour la nuit, il gagna l'écurie, sella rapidement un cheval et partit à la recherche d'Ellen.
Ellen marchait pensivement à côté de son cheval. Elle l'accueillit avec une tranquille assurance :
- Merci d'être venu, ce matin, dit-elle.
- J'avais affreusement peur que vous ne m'ayez trouvé indiscret. Du tout, j'ai été très touchée de votre intérêt, au contraire.
- Il est temps de rentrer, ne croyez-vous pas, Ellen ? Vous devez être fatiguée... 

Son éditeur le pressant de terminer son roman en cours, Richard, dès le lendemain matin, vint s'installer avec sa machine à écrire près de l'étang qui se trouvait à peu de distance du ranch. Il avait à peine commencé à «taper» que, du haut de la pergola de roses qui l'ombrageait du soleil, une jeune voix féminine se fit entendre… 

Quelque temps après, les nouveaux mariés arrivèrent A Warm Springs, la station thermale où Danny, le jeune frère de Richard, était en traitement et en bonne voie de guérison, semblait-il. Etendu sur une chaise longue, sur une vaste pelouse, en plein soleil, le jeune homme, qui pouvait avoir une quinzaine d'année, se reposait sous l’œil vigilant d'une infirmière. Richard et Ellen s'approchèrent de lui. Danny, qui somnolait, ouvrit tout à coup les yeux :
- Dick…enfin toi ! s'exclama-t-il joyeusement. J'ai pu à peine me reposer depuis que j'ai reçu ton télégramme. Sans relâche, je voyais tourner les roues du train qui t'amenait près de moi. Chaque minute nous rapprochait. J'étais si impatient…
Ellen à l'écart, se sentait une intruse et elle faisait visiblement effort pour que son mécontentement de se voir ainsi négligée par son mari ne se lût pas trop clairement sur son visage. Elle crut bon de rappeler la présence :
- Hello, Danny ! dit-elle en s'approchant.
- Hello, Ellen, je suis ravi de vous voir, dit joyeusement
Danny en lui serrant la main. .
- Il faut nous tutoyer, maintenant, Danny. ]’Espère que tu vas t'habituer à l'idée que ton grand frère a maintenant une épouse. .
- Bien sûr, Je suis persuadé que nous allons faire une paire de copains.
Richard ne quittait pas des yeux le jeune malade. Une affection extraordinaire liait les deux frères l'un à l'autre, et Ellen, malgré sa force de caractère, avait peine à dissimuler son dépit. 

 

Le voyage vers le Nord se passa sans encombre et l'installation dans le chalet rustique, au bord du lac, fut un grand sujet d'amusement et de rire. Le fidèle Thorne, un grand et solide gaillard qui savait tout faire, aussi bien cuisiner qu'abattre un arbre, avait tout préparé pour l'arrivée du trio. Le matin, il se levait avec le jour et préparait le feu et le petit déjeuner. De ce fait, une petite rivalité ne tarda pas à s'élever entre Ellen et lui, Ellen voulant toujours s'en tenir à son programme d'être la seule à veiller sur le bien-être matériel de l'homme qu'elle aimait d'une passion chaque jour plus exclusive. .

C'était un véritable accaparement, et Richard, par instant, laissait voir un peu de lassitude dans son attitude à l'égard de sa femme. Danny occupait d'ailleurs toujours une place importante dans les préoccupations de Richard. 
 

Déterminée à posséder Richard aussi pleinement Qu'elle a possédé son père, Ellen défait un à un tous les liens émotionnels qui le rattachent à autrui, afin qu'il ne se consacre qu'à elle. Dans une scène relativement osée pour Hollywood au temps du code Hays. Ellen sort de son lit jumeau, entre dans celui de son mari et s'amuse à lui souffler sur le visage, à se blottir contre lui et à l'exciter sexuellement. L'érotisme de la situation est palpable. Aujourd'hui, il culminerait avec une scène d'amour passionnée, mais obéissant aux règles de la censure, le réalisateur détourne l'attention de Richard. Dans une autre chambre, il entend la voix de son frère handicapé, Danny (Darryl Hickman). Ellen, dont la mine renfrognée trahit la frustration, va entreprendre de régler le problème avec une sanglante détermination.

Bien qu'elle essaie d'abord de le plier à sa volonté, Danny ne se laisse pas convaincre d'aller en pension. Dans l'une des nombreuses scènes inquiétantes de ce film macabre, elle l'emmène donc se baigner au lac pour faire de la rééducation. Derrière ses lunettes de soleil en forme de cœurs, elle le regarde trop s'éloigner du bord et se noyer avec une expression impassible. Le calme olympien avec lequel elle l'observe tandis qu'il se débat pour ne pas couler révèle en elle l'une des femmes fatales les plus impitoyables de l'histoire du film noir. 
 
FILM NOIR 100 ALL-TIME FAVORITES – Paul Duncan, Jürgen Müller – Edition Taschen – (2013)

 

LEAVE HER TO HEAVEN (Péché Mortel) – John M. Stahl (1945) – Gene Tierney – Cornel Wilde
LEAVE HER TO HEAVEN (Péché Mortel) – John M. Stahl (1945) – Gene Tierney – Cornel Wilde

"Dès le lendemain des funérailles de Danny, Ellen, craignant pour la raison de son mari, l'avait emmené à Bar Harbor, dans la propriété de la famille Bérent. En dépit de la sollicitude de son entourage, Richard était inconsolable et Ellen, à son grand désespoir, sentait son mari s'éloigner d'elle chaque jour davantage. Lui, naguère si assidu à son travail de romancier, ne travaillait même plus à son manuscrit en cours..."

"Le professeur Berent avait été une autorité en chimie organique. C'était un grand travailleur et même dans sa propriété de vacances à Bar Harbor il possédait un laboratoire où il passait de longues heures. Ainsi que Mme Serent l'expliquait à Richard, la grande pièce où ils se trouvaient à l'étage supérieur de la maison avait été en premier lieu une nursery pour Ellen enfant, puis elle avait été transformée par la suite en laboratoire pour le professeur ... Maintenant, en prévision de la naissance attendue, la pièce allait retrouver sa destination primitive de nursery. Richard retrouvait ses souvenirs de jeune étudiant - son séjour au Quartier Latin, sans doute ? – et dessinait et peignait avec ardeur des figures naïves et burlesques sur les murs de la chambre. Ruth, un chapeau de gendarme sur la tête, servait de modèle à son beau-frère. Richard souriait parfois, il semblait moins tendu, l'obsession de son chagrin commençait sans doute à s'effacer.
 
Perchée sur une échelle, Mme Berent disposait des jouets et accessoires enfantins sur les étagères le long des murs :
- Tout comme autrefois... dit-elle d'un air de jubilation.
- Avec cette différence, mère, fit Richard, qu'autrefois c'était pour une fille, alors que la nursery de maintenant sera pour un garçon. Car ce sera un garçon, naturellement.
Tout le monde se mit à rire. Ruth quitta la « pose » et, venant près de son beau-frère, s'appuya familièrement sur lui pour examiner les silhouettes qui commençaient à garnir les murs."
LEAVE HER TO HEAVEN (Péché Mortel) – John M. Stahl (1945) – Gene Tierney – Cornel Wilde
"Tout à coup, Ellen, les traits tirés, semblant déjà se mouvoir avec difficulté, apparut en haut du petit escalier qui desservait cette partie de la maison :
- Qu'avez-vous fait du laboratoire de Père ? demanda-. t-elle, le visage contracté de colère.
- Mais, Ellen, tu le vois. Une future nursery. Nous voulions t'en faire la surprise et te la montrer seulement une fois terminée. Tu n'aurais pas dû monter ces marches, elles te fatiguent inutilement.
La mauvaise humeur d'Ellen n'était pas apaisée :
- Pourquoi ne pas m'avoir consultée auparavant ? Je voulais qu'on laisse le souvenir de Père intact ici.
- Chérie ... dit Richard, il faut bien penser à ceux qui vont venir...
Et l'enlaçant, il murmura gaiement à son oreille :
- …Patchouli...
Le  mot magique de leur première rencontre ne manqua pas, ainsi qu'à l'habitude, de la dérider. Encore cette fois, l'orage était passé.
Cependant, Ellen restait nerveuse. Sa grossesse s'annonçait difficile, et sans doute n'était-elle pas toujours raisonnable. Ce jour-là, étendue sur sa chaise longue, elle recevait les encouragements et aussi les remontrances du médecin de la famille. Ellen l'écoutait avec une impatience mal dissimulée :
- Où est Richard ? demanda-t-elle à sa mère.
- Il est sorti pour quelques instants.
- Ruth est-elle avec lui ?
- Je crois que oui, répondit calmement Mme Berent.
Ellen s'énervait:
- Docteur, ce bébé fait de moi une esclave. Je ne puis remuer, aller et venir, je ne puis même pas voir mon mari. D'ailleurs, je suis bien trop laide, je ne veux pas qu'il me voie dans cet état.
- Ma chère Ellen, trêve de stupidités! Mais attention au homard ... et ne vous obstinez pas à escalader les escaliers ..."
LEAVE HER TO HEAVEN (Péché Mortel) – John M. Stahl (1945) – Gene Tierney – Cornel Wilde

"Richard et Ruth étaient partis jusqu'à Boston acheter une layette complète. Ils revenaient, gais comme pinsons, bras dessus bras dessous, encombrés de paquets qu'ils faillirent perdre en traversant le jardin, car, à peine descendus de voiture, le vent du large les prit en bourrasque et faillit leur faire perdre l'équilibre. A De sa fenêtre, Ellen les avait épiés jalousement…"

LEAVE HER TO HEAVEN (Péché Mortel) – John M. Stahl (1945) – Gene Tierney – Cornel Wilde
Un élément encore plus choquant, surtout pour le public de l'époque, est la fausse couche qu'Ellen s'inflige volontairement. Pour avoir Richard entièrement à elle, elle avorte de son propre enfant en se laissant tomber dans les escaliers. Cependant, la réaction de Richard à la perte de leur enfant est plus forte que prévu. C’est laors qu’il commence à se détacher peu à peu d'Ellen pour se tourner vers la magnanime Ruth (Jeanne Crain), sa sœur adoptive. 

FILM NOIR 100 ALL-TIME FAVORITES – Paul Duncan, Jürgen Müller – Edition Taschen – (2013)

Gene Tierney n'a jamais caché l'importance que représenta pour elle Péché Mortel, écrivant dans son autobiographie : « Plus qu'aucun autre des rôles qui me furent confiés, celui-ci compte beaucoup pour moi en tant que femme. Ellen était jalouse sur le mode triste et destructeur. Je crois que la jalousie est le pire de tous les défauts parce qu'il transforme les deux parties en victimes. Malgré un traitement en finesse, dans le livre comme dans le film, Ellen était, sans l'ombre d'un doute, folle. Elle se croyait normale et s'employait à en convaincre ses amis. La plupart des personnes souffrant de troubles psychologiques passent par une phase analogue qui s'apparente au moment où l'alcoolique cache ses bouteilles. » 

Demeurée seule, Ellen se mit à fouiller fébrilement dans son armoire. Elle mit un déshabillé garni de dentelles et, malgré la défense du docteur, enfila des mules à hauts talons. Elle sortit de sa chambre, s'arrêta un instant devant la porte du cabinet de travail de Richard. Le «tac-tac» de la machine à écrire se faisait entendre. Soupirant, elle se dirigea vers l'escalier. Comme par hasard, une de ses mules se trouva coincée dans le tapis en haut de la première marche de l'escalier. Au lieu de dégager sa chaussure, elle en retira Ion pied et, prenant son élan ... elle se laissa tomber du haut l’escalier…

Demeurée seule, Ellen se mit à fouiller fébrilement dans son armoire. Elle mit un déshabillé garni de dentelles et, malgré la défense du docteur, enfila des mules à hauts talons. Elle sortit de sa chambre, s'arrêta un instant devant la porte du cabinet de travail de Richard. Le «tac-tac» de la machine à écrire se faisait entendre. Soupirant, elle se dirigea vers l'escalier. Comme par hasard, une de ses mules se trouva coincée dans le tapis en haut de la première marche de l'escalier. Au lieu de dégager sa chaussure, elle en retira Ion pied et, prenant son élan ... elle se laissa tomber du haut l’escalier…

LEAVE HER TO HEAVEN (Péché Mortel) – John M. Stahl (1945) – Gene Tierney – Cornel Wilde
"Ellen fut transportée à la clinique la plus proche. Le Dr Sanders, appelé en hâte, fit une intervention d'urgence, qui sauva la mère, mais sacrifia l'enfant. C'était bien un garçon.
Richard était prostré de chagrin :
- Allez la voir un instant, si vous le désirez, dit le Dr Sanders avec commisération.
- Vraiment, le sort est atroce envers ce pauvre garçon, ne put s'empêcher de remarquer Mme Berent à Ruth, alors que Richard, chancelant, suivait le docteur. D'abord son frère…maintenant son fils. C'est une vraie malédiction. "
LEAVE HER TO HEAVEN (Péché Mortel) – John M. Stahl (1945) – Gene Tierney – Cornel Wilde

"L'existence, néanmoins, avait repris. Ellen, de constitution robuste, se remit rapidement malgré le terrible choc qu’elle avait éprouvé. Cependant, l'atmosphère à Bar Harbor restait chargée de malaise. Un jour, Ellen découvrit que Ruth projetait un long voyage au Mexique. Elle harcela sa sœur de questions…"

"Ellen, dit gravement Ruth, tu ne parviendras pas à me colère. Jusqu'ici, tu as rendu malheureux tous ceux qui  t’entouraient. Ton affection excessive pour Père, d’abord, qui a fait à maman une existence impossible. Puis Richard - qui n'est plus que l'ombre de lui-même... Je ne t’envie pas, Ellen, mais je te plains.
Et elle quitta sa sœur brusquement.
Richard rentra peu après :
- Ton dernier livre vient d'arriver de chez l'imprimeur. Mais, chéri, tu ne m'avais pas dit qu'il se passait au Mexique ?
Richard restait silencieux, préoccupé.
- Richard, pourquoi ne partages-tu plus tes soucis avec moi ? Serait-ce... Oh ! tu ne m'as jamais pardonné, je le sais…l’accident de Danny. Richard, je te jure... Nous voulions te faire la surprise. Danny avait fait le même parcours que la veille et il était si heureux d'essayer ses forces... L'eau était merveilleuse, je ne pouvais penser qu'il y avait du danger. Puis…quand j'ai compris qu'il fallait aller à son secours, j'ai perdu une rame, il me semblait être dans un cauchemar...
- Alors…tu l'as laissé se noyer ? "
LEAVE HER TO HEAVEN (Péché Mortel) – John M. Stahl (1945) – Gene Tierney – Cornel Wilde
LEAVE HER TO HEAVEN (Péché Mortel) – John M. Stahl (1945) – Gene Tierney – Cornel Wilde
Pour la première fois de sa carrière, John M. Stahl, célèbre pour ses mélodrames - de Back Street (1932) à Imitation of Life (1934), de Only Yesterday (1933) à Magnificent Obsession (1935) - fait appel à la couleur, se confiant à Leon Shamroy qui se verra justement récompensé par l'Oscar de la meilleure photographie en couleurs de l'année. La vision d'Ellen chevauchant et dispersant au vent les cendres de son père, le moment où, marmoréenne, elle laisse se noyer Danny, et la bouleversante séquence au cours de laquelle, en déshabillé bleu-vert, elle se met du rouge à lèvres et se jette dans l'escalier pour détruire l'enfant de Richard, trouvent, grâce aux tonalités du Technicolor, une intensité que le noir et blanc n'aurait que faiblement restituée. La splendeur des couleurs devient dès lors le symbole même de la passion qui brûle et consume Ellen, jalouse tout à la fois de sa cousine qu'elle croit être une rivale, de son beau-frère paralysé et de l'enfant qu'elle porte, chacun d'eux risquant de nuire au couple qu'elle forme avec son mari. 
LE FILM NOIR – Patrick Brion - Editions de la La Martinière (2004)
LEAVE HER TO HEAVEN (Péché Mortel) – John M. Stahl (1945) – Gene Tierney – Cornel Wilde
Quand Ellen comprend qu'elle est en train de perdre Richard, elle se suicide pour le séparer de Ruth, en tirant les ficelles même depuis l'au-delà. Pour y parvenir, elle laisse une lettre qui implique sa sœur dans son prétendu meurtre. La mort d'Ellen marque pourtant la fin du film. Et bien que ses créateurs n'aient pas eu le courage de s'arrêter là et aient ajouté un procès durant lequel Ellen est qualifiée de «monstre» et Richard tombe dans les bras de la paisible et quelque peu ennuyeuse Ruth, le dénouement tombe un peu à plat car la figure d'Ellen est si puissante et si transgressive que tous les autres personnages ne sont guère que des silhouettes dans son théâtre d'ombres, incapables de captiver comme elle l'attention du public. 

FILM NOIR 100 ALL-TIME FAVORITES – Paul Duncan, Jürgen Müller – Edition Taschen – (2013)

- Ellen, c’est fini entre nous… Il m’est impossible de continuer à vivre ici.
Il était inutile de chercher à retenir Richard, qui s’enfuit comme un fou. Etrangement calme tout à coup, Ellen s’assit à son secrétaire, rédigea une lettre….
LEAVE HER TO HEAVEN (Péché Mortel) – John M. Stahl (1945) – Gene Tierney – Cornel Wilde
Le visage ravagé, Ellen était étendue sur Ion lit. Elle soupira en apercevant Richard :
- Ecoute, Richard... je vais mourir.
- Ellen, c’est impossible. Tu vas te remettre.
- Je n’ai pas peur. Promets-moi seulement de me faire incinérer, tu sais comme Père...
C'était la fin.
- Richard, gémit-elle, je ne te laisserai jamais, souviens-toi...
Par-delà la mort, Ellen poursuivait sa sœur adoptive de sa haine insensée. 
 
LEAVE HER TO HEAVEN (Péché Mortel) – John M. Stahl (1945) – Gene Tierney – Cornel Wilde
Au reçu de la lettre dans laquelle elle dénonçait formellement sa sœur comme étant la cause et l'auteur de sa mort, le Procureur général Kinton - l'ancien fiancé d'Ellen - n'hésita pas à lancer un mandat d'arrêt contre Ruth. Kinton n'avait pas cessé d'aimer Ellen, et son chagrin personnel de l'avoir définitivement perdue stimulait son zèle professionnel, Ellen avait tout combiné avec une habileté diabolique. Tout contribuait à inculper Ruth…
LEAVE HER TO HEAVEN (Péché Mortel) – John M. Stahl (1945) – Gene Tierney – Cornel Wilde
L'interrogatoire de Ruth, épuisant et affreusement pénible pour la jeune fille, reprit après celui de Richard.
- Tout ce qui vous accuse, vous vous obstinez à le présenter comme autant de coïncidences inexplicables... Aimez-vous Richard Harland ? Depuis combien de temps l'aimez-vous ?
Epuisée, la malheureuse jeune fille s'effondra sans connaissance, après avoir exprimé sa réponse dans un souffle :
 - Oui, Je l'aime de toute mon âme, Je crois que je l’ai toujours aimé…

 

LEAVE HER TO HEAVEN (Péché Mortel) – John M. Stahl (1945) – Gene Tierney – Cornel Wilde

Accusant par-delà la mort sa cousine de l'avoir tuée - ce qui est une ultime preuve de sa jalousie maladive -, Ellen est en même temps un être fragile, trop attachée à ce mari qu'elle s'est choisi pour ne pas vouloir le garder à tout prix, quitte à tuer pour cela. Plus impétueuse que calculatrice, elle est l'une des figures les plus troubles du « film noir» hollywoodien et la composition volontairement retenue de Gene Tierney, constamment en retrait par rapport à des sentiments qu'elle aurait pu extérioriser, s'est révélée un choix surprenant et parfaitement réussi. Raison de plus pour regretter que Gene Tierney, nommée pour les Oscars, ait été battue in extremis par Joan Crawford, pour son interprétation dans Mildred Pierce

LEAVE HER TO HEAVEN (Péché Mortel) – John M. Stahl (1945) – Gene Tierney – Cornel Wilde

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