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LIFEBOAT - Alfred Hitchcock (1944) - Tallulah Bankhead, John Hodiak, Walter Slezak, William Bendix, Mary Anderson

Publié le par Laurent Bigot

En s'attaquant à la réalisation de Lifeboat, Hitchcock relevait un double défi : montrer qu'un suspense psychologique peut se développer dans un espace aussi réduit qu'un canot de sauvetage, et tourner son film uniquement en studio, en installant une barque à bascule dans un immense bassin, devant un écran de transparences. Les deux paris réussis sont à l'origine d'une des œuvres les plus grandioses et les plus originales d'Hitchcock qui compte aussi parmi ses films les plus engagés.

En s'attaquant à la réalisation de Lifeboat, Hitchcock relevait un double défi : montrer qu'un suspense psychologique peut se développer dans un espace aussi réduit qu'un canot de sauvetage, et tourner son film uniquement en studio, en installant une barque à bascule dans un immense bassin, devant un écran de transparences. Les deux paris réussis sont à l'origine d'une des œuvres les plus grandioses et les plus originales d'Hitchcock qui compte aussi parmi ses films les plus engagés.

LIFEBOAT - Alfred Hitchcock (1944) - Tallulah Bankhead, John Hodiak, Walter Slezak, William Bendix, Mary Anderson
A la veille du Nouvel An, le 30 janvier 1942, Ernest Hemingway reçut dans la villa cubaine où il résidait un fort long télégramme lui proposant de travailler au scénario d'un film qui se déroulerait entièrement sur un canot de sauvetage errant sur les flots à la suite d'un torpillage. Le télégramme était signé Alfred Hitchcock. Pour le premier film qu'il s'apprêtait à tourner pour la 20th Century Fox (deux étaient prévus, mais un seul sera réalisé), le cinéaste entendait effectivement s'en tenir à ce cadre restreint, mais aussi faire appel à un grand écrivain pour rédiger le scénario. Sans perdre de temps, Hitchcock annonçait à l'auteur du Vieil homme et la mer qu'il se tenait à sa disposition pour une rencontre à Miami afin de discuter du projet. Peine perdue ! En janvier, Hemingway envoya une réponse négative : bien que flatté par la proposition, il ne pouvait pas prendre part à ce travail, d'autres projets littéraires l'en empêchant.
 
Autre monstre de la littérature américaine, John Steinbeck fut alors contacté. Il accepta et se mit au travail avec Hitchcock. Steinbeck apporta la touche finale à son premier traitement à New York, où il travaillait pour le ministère de la Guerre. Rien de plus normal puisque le projet du film était en partie dû à la marine américaine, qui avait demandé à Darryl Zanuck, producteur de la Fox, de produire un film de propagande sur les convois menacés par les sous-marins allemands. Pourtant, bien que l'armée ait promis une commission à Steinbeck, l'auteur ne reçut jamais rien de sa part, ses opinions politiques radicales n'étant pas du goût des décideurs ...
 
Le premier traitement achevé par Steinbeck avait la forme d'un roman. Hitchcock le jugea inutilisable et engagea l'auteur à persévérer. Steinbeck, flanqué d'Harry Sivester, mit alors au point une nouvelle qui, si elle put être publiée en novembre 1943 dans le magazine Colliers, n'était pas encore à proprement parler un scénario. C'est pourtant à partir de ce texte que Lifeboat prit forme. Le réalisateur confia à Jo Swerling la tâche d'en tirer un scénario dont la première mouture fut terminée en août 1943. Hitchcock demanda à Ben Hecht de revoir quelques scènes. 

 

Il ne fallait plus traîner : le tournage avait débuté le 3 août. Hitchcock avait cependant peaufiné sa préparation, en réalisant les croquis de chaque plan, ensuite retravaillés par un professionnel, qui allaient constituer un story-board de plusieurs centaines de pages. Lifeboat est en effet, avec Les Oiseaux, un des films qui fut ainsi presque entièrement dessiné. Cette base s'avéra essentielle, notamment pour la préparation des décors et l'élaboration des grands bassins où se déroula intégralement le tournage du film. Une telle utilisation du story-board était Inhabituelle à l'époque. Elle fera pourtant des adeptes : plus tard, des réalisateurs comme Steven Spielberg et George Lucas la rendront quasi obligatoire pendant la préparation de leurs films.
LIFEBOAT - Alfred Hitchcock (1944) - Tallulah Bankhead, John Hodiak, Walter Slezak, William Bendix, Mary Anderson

Hume Cronyn mis à part (il venait de Jouer dans L'Ombre d'un doute), la distribution était nouvelle pour Hitchcock Le réalisateur s'en montra très satisfait, y compris de William Bendix qui vint remplacer Murray Alper initialement prévu et tombé malade. Il sut prodiguer des conseils à la jeune Mary Anderson, que la Fox destinait à un brillant avenir : sur un ton très hitchcockien, alors que la jeune femme s'enquérait de savoir quel était son meilleur profil, il lui fit remarquer qu'elle était assise dessus... 

Apparaître dans un film tel que Lifeboat n'était pas chose aisée. Hitchcock eut l'idée géniale de l'apparition sur un journal. Profitant du régime drastique qu'il suivait à l'époque, il intégra deux photos de lui avec quelques cinquante kilos de différence dans une publicité un médicament imaginaire : le Reduco. Sans doute convaincus de l'efficacité du traitement, certains spectateurs écrivirent à la 20th Century Fox pour demander les coordonnées du Reduco...

Apparaître dans un film tel que Lifeboat n'était pas chose aisée. Hitchcock eut l'idée géniale de l'apparition sur un journal. Profitant du régime drastique qu'il suivait à l'époque, il intégra deux photos de lui avec quelques cinquante kilos de différence dans une publicité un médicament imaginaire : le Reduco. Sans doute convaincus de l'efficacité du traitement, certains spectateurs écrivirent à la 20th Century Fox pour demander les coordonnées du Reduco...

Tallulah Bankhead fut indéniablement l'actrice qui convint le mieux à Hitchcock : son caractère exceptionnel n'était pas étranger à ce penchant. Tallulah Bankhead était l'héritière d'une riche famille sudiste, devenue comédienne par goût du paradoxe. Ses débuts au cinéma, en 1918, n'avaient guère suscité d'intérêt. L'actrice avait alors choisi de s'exiler à Londres, où elle devint un monstre sacré du théâtre anglo-saxon. Son excentricité tout autant que sa sexualité sulfureuse pour l'époque (on lui attribue une liaison avec la chanteuse Billie Holiday) furent à la fois source de succès et de scandales. Tallulah ne laissait pas indifférent : on lui comptait autant d'admirateurs exclusifs que de détracteurs forcenés. Ses phrases étaient célèbres et entretenaient sa réputation : « Si j'étais amenée à vivre une seconde vie, je ferais les mêmes erreurs, seulement un peu plus tôt », disait-elle. Malgré une notoriété grandissante, son retour à Hollywood, en 1928, n'avait pas été couronné de succès. Une fois encore, on utilisa le personnage à contre-emploi. Le théâtre était plus compréhensif et, au début des années 1930, Bankhead se fit une solide réputation sur les scènes de Broadway.

 

LIFEBOAT - Alfred Hitchcock (1944) - Tallulah Bankhead, John Hodiak, Walter Slezak, William Bendix, Mary Anderson

Un tel caractère ne pouvait que captiver Hitchcock. Pensait-il déjà à elle en dressant le portrait de Connie ? On l'ignore, mais il est certain que le personnage convenait parfaitement à l'actrice. Sur le plateau comme en dehors, Bankhead s'obstinait à ne pas porter de dessous… Un petit scandale interne éclata à ce sujet, la production demandant une intervention d'Hitchcock, et le réalisateur s'y refusant, prétextant que les dessous de Tallulah Bankhead étaient du ressort de l'habilleuse. Une manière pour Hitchcock de laisser faire l'actrice qu'il admirait au point d'affirmer, à la fin du tournage, que Bankhead avait fait « une prestation à la Bancock », fusion des patronymes du réalisateur et de l'actrice. 

Le tournage fut particulièrement long. Débuté le 3 août 1943, il ne prit fin que le 17 novembre. Malgré une préparation minutieuse de chaque plan, plusieurs difficultés surgirent et ralentirent le rythme de la production. La première vint de la direction. Zanuck, le producteur, s'effraya du projet au début du tournage. Le 19 août, il écrivit à Hitchcock : « J'ai relu le scénario la nuit dernière et essayé de considérer sa longueur. Je suis très préoccupé. Je l'avais déjà minuté sans considération commerciale. Nous avons minuté à trois minutes la séquence de la tempête. Le résultat confirme mes doutes. Nous avons 13 000 pieds de dialogue et, d'après moi, nous arrivons à 15 000 pieds à la fin du film. Sans aucun doute, cela sera fatal pour ce genre de film. D'après moi, l'histoire ne doit pas dépasser les 10 000 pieds. Cela veut dire qu'il faut des coupes drastiques que vous n'aurez pas en supprimant quelques répliques dans chaque séquence. Vous devez couper certains dialogues dans leur totalité. Je vous fais quelques suggestions : couper dans les discours sur le base-ball, sur les jeux de cartes peut aider, mais je pense qu'il faut couper un épisode entier. » La réponse ne se fit pas attendre et fut plutôt cinglante : « Je viens juste de recevoir votre note concernant la longueur de Lifeboat écrivit Hitchcock. Je ne sais pas qui vous employez pour minuter vos films, mais il vous trompe complètement. Je n'hésite pas à être si discourtois. C'est la première fois depuis que je fais ce métier, que je vois qu'une information aussi stupide puisse être donnée par un quelconque employé qui n'a aucune connaissance du minutage d'un film ou de la vitesse d'un dialogue. » Et de conclure, non sans ironie : « Votre serviteur obéissant ».
LIFEBOAT - Alfred Hitchcock (1944) - Tallulah Bankhead, John Hodiak, Walter Slezak, William Bendix, Mary Anderson

Il est certain que la durée du film devait être difficile à calculer, tant le contexte de Lifeboat était particulier. Un huis clos en pleine mer, voilà qui n'avait jamais été fait. Il ne s'agissait pourtant pas pour Hitchcock d'une simple prouesse, mais plutôt de l'aboutissement d'une réflexion sur un certain type de cinéma. Le réalisateur expliqua à Truffaut : « C'était un pari, mais aussi la vérification d'une théorie que j'avais à ce moment-là. Il me semblait que, si on analysait un film psychologique courant, on s'apercevait que, visuellement, quatre-vingts pour cent du métrage était consacré à des gros plans ou à des demi-gros plans. » Dans ces conditions, l'intrigue psychologique de Lifeboat pouvait très bien évoluer dans le cadre restreint d'un canot de sauvetage. Hitchcock allait le prouver brillamment, avec ce film, mais aussi plus tard en réalisant La Corde ou Le Crime était presque parfait deux admirables huis clos. 

L'intégralité de Lifeboat est filmée de l'intérieur de la barque. En cela, c'est un véritable huis clos. Hitchcock se permet une seule entorse à la loi du genre : un plan de la barque sur une mer d'huile. Cette image suit immédiatement la scène de la tempête. Le contraste est saisissant. Symboliquement, ce calme évoque aussi la démission de l'équipage, qui abandonne toute initiative à Willi et baisse les bras après s'être révolté contre lui.

L'intégralité de Lifeboat est filmée de l'intérieur de la barque. En cela, c'est un véritable huis clos. Hitchcock se permet une seule entorse à la loi du genre : un plan de la barque sur une mer d'huile. Cette image suit immédiatement la scène de la tempête. Le contraste est saisissant. Symboliquement, ce calme évoque aussi la démission de l'équipage, qui abandonne toute initiative à Willi et baisse les bras après s'être révolté contre lui.

LIFEBOAT - Alfred Hitchcock (1944) - Tallulah Bankhead, John Hodiak, Walter Slezak, William Bendix, Mary Anderson
II s'agissait pourtant d'éviter la monotonie qui pouvait naître d'un huis clos, Pour cela, Hitchcock s'ingénia à donner plus de force à chaque séquence, À l'époque des Oiseaux, le réalisateur expliqua : «Dans Lifeboat, j'avais une série de séquences. Elles étalent très bien écrites, mais l'ai trouvé que c'était des scènes qui n'en étaient pas, c'est-à-dire qu'elles manquaient de construction dramatique. Je me souviens d'avoir été obligé de retravailler ces scènes pendant le tournage.» Effectivement, malgré la minutieuse préparation dont Lifeboat avait bénéficié, Hitchcock dut repenser plusieurs séquences pour leur donner une chute. C'est ainsi qu'il imagina, par exemple, la perte des objets de Connie : la chute de sa machine à écrire dans la mer vient conclure une séquence en renforçant son aspect dramatique. Hitchcock décida par ailleurs de tourner les séquences à la suite, dans l'ordre chronologique du film, ce qui fit hurler la production qui ne comprenait pas pourquoi il fallait consacrer deux jours distincts à filmer un plan identique, par exemple Walter Siezak en train de ramer... 

 

LIFEBOAT - Alfred Hitchcock (1944) - Tallulah Bankhead, John Hodiak, Walter Slezak, William Bendix, Mary Anderson
Au commencement du tournage, Zanuck avait émis quelques critiques concernant le personnage de Willi : «Quand on découvre la montre-compas, il faut cesser de parler avec l'Allemand et le maîtriser ; autrement ils ont l'air d'idiots. C'est une évidence que même un enfant comprendrait. L'Allemand semble trop fort pendant trop longtemps.» Ce reproche, tous les critiques l'exprimèrent lors de la sortie du film, début 1944. A cette date, les plumes les plus lues de la presse américaine prédirent une vie d'une semaine à Lifeboat ; reprochant avant tout à Hitchcock d'avoir donné la part trop belle à l'Allemand, d'avoir montré le nazi plus fort que les autres. La vérité n'est jamais bien accueillie. Car il s'agissait bien d'un tableau fidèle de la situation internationale : d'abord parce qu'à l'époque de la réalisation du film, les Allemands semblaient encore capables de l'emporter. Mais surtout parce que l'opposition au régime nazi n'était pas assez unie pour contrecarrer les plans de l'Allemagne qui, elle, savait très bien où elle allait et tirait profit de cette assurance. Lifeboat résumait cette situation. Les passagers du canot formaient un microcosme des pays et des aspirations de l'époque. En cela, le film développait le schéma esquissé dans la roulotte du cirque de Cinquième Colonne. Comme le précisa Hitchcock : les naufragés «symbolisaient les démocraties qui ne s'étaient pas encore alliées, n'avaient pas encore uni leurs forces. Même John Hodiak, qui jouait le communiste, était indécis. Il a fallu que tous s'unissent contre ce type pour s'en débarrasser.»
LIFEBOAT - Alfred Hitchcock (1944) - Tallulah Bankhead, John Hodiak, Walter Slezak, William Bendix, Mary Anderson

De fait, c'est leur indécision qui empêche les passagers de s'unir et de choisir le bon cap (dans tous les sens du terme). C’est parce qu’ils hésitent et s'opposent sur le sort à réserver à Willi après avoir découvert son compas que celui-ci peu finalement s'imposer et, littéralement, les mener en bateau. Comme dans nombre de ses films, Hitchcock engage le spectateur à prendre la mesure du danger et à s'engager fermement. A ne pas faire comme Kovak et Rittenhouse, qui Incarnent respectivement le communiste et le fasciste : continuer à jouer au poker alors que le nazisme gangrène le monde. L'inclination de l'Industriel Rittenhouse pour l'Allemand Willi est nette : il le défend et l'accompagne même à la flûte or celle-ci ne dut pas plaire à tout le monde. Est-ce cela qui explique l'échec de Lifeboat ? Le film, qui avait coûté 1 590 000 dollars, ne fit que 1 000 000 de dollars de recettes. Nominé pour les oscars de la meilleure mise en scène, de la meilleure histoire et de la meilleure photographie, Lifeboat n'en reçut aucun... Le vrai talent, décidément, est rarement récompensé par une médaille ! 

LIFEBOAT - Alfred Hitchcock (1944) - Tallulah Bankhead, John Hodiak, Walter Slezak, William Bendix, Mary Anderson
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