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4 - HÔTEL DU NORD (1938) Marcel Carné - Annabella, Arletty, Louis Jouvet, Jean Pierre Aumont

Publié le par Laurent Bigot

Le choix de l'adaptation du roman appartient toutefois à Marcel Carné qui le proposa au producteur. Le roman d'Eugène Dabit paru en 1929 fut le premier lauréat du « Prix populiste» et fort remarqué à ce titre.
Le roman de Dabit n'a pas d'ossature dramatique traditionnelle ; il est composé de trente-cinq mini-chapitres qui racontent de manière discontinue l'achat, la vie quotidienne, la gestion puis la vente de l'hôtel du Nord par le couple Lecouvreur. On y rencontre plusieurs dizaines de personnages rapidement esquissés, dont aucun ne joue un rôle de premier plan. C'est une chronique descriptive correspondant à l'esthétique populiste, qui s'opposait aux drames bien charpentés. Les contraintes de la production cinématographique ont amené l'histoire du couple principal qui se suicide, histoire que Jean Aurenche découvrit dans les faits divers de Paris-Soir : il s'agissait d'un jeune couple qui voulait se donner la mort dans un hôtel de l'avenue des Gobelins. Carné, Aurenche et Jeanson ont donc remanié l'adaptation du livre en centrant le récit sur les deux couples principaux, Pierre/Renée et Raymonde/Edmond, Jeanson développant plus particulièrement les séquences dialoguées entre ces deux derniers.
Ils ont apporté par la suite des témoignages complémentaires et parfois contradictoires concernant ce travail d'adaptation et le choix des acteurs (Louis Jouvet, proposé par Jeanson et Jean-Pierre Aumont par Carné). La genèse du film et les désaccords quant à la distribution des rôles eurent des incidences directes sur la conception des personnages et le style des dialogues propres à chacun d'eux. 
Hôtel du Nord – L’Avant-Scène – 1988 (374)  – Les cent sous de Nazarède (Michel Marie)
 
4 - HÔTEL DU NORD (1938)  Marcel Carné - Annabella, Arletty, Louis Jouvet, Jean Pierre Aumont
Carné le faubourien
Hôtel du Nord – L’Avant-Scène – 1988 (374) - Carné le faubourien (Claude Beylie) 
 
On a coutume de considérer qu’Hôtel du Nord est un des films de Carné comme un de ses plus faibles, sous prétexte qu'il y manque la patte de Jacques Prévert, alors que sa poésie crapuleuse nous enchante - comme elle enchante un public fidèle depuis un demi-siècle (Hôtel du Nord a tout juste cinquante ans). S'il y a une « atmosphère » propre à Carné, c'est peut-être ici, d'abord, qu'il convient de la chercher.
« Carné est enchaîné à de sottes légendes », écrivait Michel Aubriant. C'est ainsi, par exemple, qu'une tradition critique tenace - instaurée par Georges Sadoul - veut en faire le chef de file de l'école française, dite du « réalisme poétique» - titre qui conviendrait davantage à Vigo ou Grémillon, voire à Chenal ou Kirsanoff. Mais les clichés ont la vie dure. On l'enferme dans une décennie (1936-1946), en oubliant que sa carrière en couvre près de cinq, de Nogent, Eldorado du dimanche (1929) à La Bible (1977).
Or, si l'on y regarde de plus près, on constate que nombre de créatures de Carné ne doivent absolument rien à Prévert : depuis « l'ange élégant et musclé» de Nogent - un rameur de skif - jusqu'à l'ange de douceur de la Merveilleuse visite, un éphèbe que n'aurait pas désavoué Pasolini ; depuis l'apprenti boxeur de l'Air de Paris jusqu'au séduisant « garçon de la Piazza di Spagna » (un de ses projets les plus chers, hélas ! inabouti) ; depuis le souteneur goguenard d'Hôtel du Nord jusqu'aux marlous de Terrain vague. Il y a là une veine prolétaire, faubourienne, combinée avec une certaine androgynie, qui ne semble pas avoir été suffisamment explorée. C'est dans la lignée d'Eugène Sue, de Bruant, de Carco qu'il faudrait se placer. 
4 - HÔTEL DU NORD (1938)  Marcel Carné - Annabella, Arletty, Louis Jouvet, Jean Pierre Aumont
C'est que Marcel Carné est avant tout un enfant des faubourgs, un pur produit de ce quartier des Batignolles où ses pas le portent souvent, encore aujourd'hui. Celui que Gabin appelait familièrement « le Môme» a couru, dans sa jeunesse, les parades foraines, les cafés-concerts, le Moulin de la Galette, le Casino de Paris (à l'époque de « la Miss ») et le Palace, avec son promenoir propice aux étreintes furtives... Là s'est forgée sa sensibilité profonde, comme il le reconnaît lui-même dans ses Mémoires. Là s'est épanoui son goût de la flânerie urbaine, à dominante crépusculaire, sur les traces des « enfants perdus ». L'un des textes les plus pertinents qui lui est consacré le montre attaché à dépeindre un « univers mélancolique tout en grisaille : trains de banlieue ferraillant au petit jour sur le ballast, cafés délavés par les pluies, filles de la nuit souillées par les boues de la zone... » De ce monde entre chien et loup, qu'a bien recréé un jeune romancier contemporain, Michel Piédoue, dans un livre intitulé Zoé des ténèbres, Carné n'aurait jamais dû s'évader : le Moyen-Age diaphane des Visiteurs du soir, l'irréalisme fabriqué du Pays d'où je viens, l'improbable Amérique de Trois chambres à Manhattan, lui sont par trop étrangers. Très proches, au contraire, de cette faune équivoque du Xe arrondissement sont les chaloupeurs des virées dominicales à Nogent, les foules surchauffées de la Salle Wagram (dans L'Air de Paris), les loubards en cavale affectueusement traités de Jeunes loups... Ajoutons-y (Carné aime à rappeler qu'il a du sang breton dans les veines) les provinciaux un peu rustres de La Marie du port et de La Merveilleuse visite. Et au faîte de cette mythologie canaille, la population riveraine du canal Saint-Martin, ancrée dans le havre accueillant de l'Hôtel du Nord... 
4 - HÔTEL DU NORD (1938)  Marcel Carné - Annabella, Arletty, Louis Jouvet, Jean Pierre Aumont
Ni sur les quais embrumés du Havre, ni dans le lieu clos factice où un ouvrier soudeur marqué par le destin attend que le jour se lève, ni sur les marches d'un métro Barbès trop beau pour être vrai, ni même parmi les masques en liesse du Boulevard du Crime, Carné n'a retrouvé pareille chance. Comme Utrillo s'identifiant à une rue encaissée du vieux Montmartre, comme Léon-Paul Fargue piétinant dans un Quartier Latin de rêve, il s'est à jamais « incarné» dans l'Hôtel du Nord. 
Hôtel du Nord – L’Avant-Scène – 1988 (374) - Carné le faubourien (Claude Beylie) 
4 - HÔTEL DU NORD (1938)  Marcel Carné - Annabella, Arletty, Louis Jouvet, Jean Pierre Aumont
4 - HÔTEL DU NORD (1938)  Marcel Carné - Annabella, Arletty, Louis Jouvet, Jean Pierre Aumont

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