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6 - GUEULE D’AMOUR – Jean Grémillon (1937) – Jean Gabin, Mireille Balin

Publié le par Laurent Bigot

6 - GUEULE D’AMOUR – Jean Grémillon (1937) – Jean Gabin, Mireille Balin

Lucien : Oh, ben y a deux mois que je suis là ! J'ai la gérance d'un petit bistrot. (...) Ça s'appelle "A l'ami Lucien". c'est à quatre kilomètres d'ici. Oh ! C'est une petite boîte !

Le dernier épisode (le retour à Orange) fonctionne comme une reprise de l'ensemble du film, avec un certain nombre de variantes qui en modifient le sens. On revoie d’abord le café Cailloux, avec une reprise terme des péripéties du début (l’arrivée des spahis). Mais la place de Lucien a changé : au centre du rituel social dans la première partie, il en est maintenant exclu : client anonyme dans le café, il est abandonné sitôt reconnu par les patrons, parce que le régiment arrive. Sa déchéance sociale est confirmée ensuite, quand on découvre le café qu'il a pris en gérance, en pleine campagne, et dont les seuls clients Sont des « travailleurs immigrés » ; on retrouve J'atmosphère de ruralité du prologue, mais cette fois-ci intégrée à la fiction et s'opposant aux différents univers urbains que le héros a traversés. Le décor nu et sordide du café, avec son arrière salle sombre relève davantage d'un naturalisme à la Zola que du populisme, toujours en quête de pittoresque. On a l'impression que dans le cinéma français de l'époque, malgré le succès des films de Pagnol, le prestige de l'urbain est tel que même les quartiers ouvriers de la capitale sont plus dignes d'être représentés que le monde rural, synonyme d'exclusion sociale. Peut-être faut-il mettre ce phénomène en relation avec l'importance de l'exode rural à cette époque...
6 - GUEULE D’AMOUR – Jean Grémillon (1937) – Jean Gabin, Mireille Balin 6 - GUEULE D’AMOUR – Jean Grémillon (1937) – Jean Gabin, Mireille Balin

La déchéance sociale de Lucien se marque aussi dans les changements de costume : on est passé de l'uniforme rutilant du spahi au complet veston avec chapeau mou de l'ouvrier parisien endimanché ; mais le patron de bistrot est en bras de chemise avec un long tablier et la casquette du « prolo » ; son aspect débraillé manifeste la profondeur du changement par rapport au beau militaire du début du récit : la déchéance sociale correspond aussi à une destruction psychologique du personnage... 

 

Cela correspond au personnage de René qui au début du film, incarne une position sociale intéressante (médecin) mais en même temps une personnalité assez terne (il envie à Lucien sa séduction) qui sert essentiellement de faire-valoir à son ami (il lui donne la réplique au café Cailloux) ; il est un représentant du spectateur dans la fiction, lui désignant l'objet à désirer (Gabin) tout en concourant à le rendre désirable. Puis dans l'épisode parisien, il fait irruption chez Lucien comme un rappel d'une réalité terne mais sereine face aux débordements passionnels que vit Lucien. Enfin, dans le dernier épisode, il incarne une réussite sociale « réaliste» qui contraste avec la déchéance de son ami. Toutefois, en venant se prendre à son tour dans les filets de Madeleine, il quitte le domaine de la réalité et rejoint Lucien dans sa fascination pour les créatures de rêve, au moment où celui-ci commence à en faire son deuil. 

Jean Grémillon, Le cinéma est à vous – Geneviève Sellier – Ed. Meridiens Klincksieck (1989)

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