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HÔTEL DU NORD (1938) Marcel Carné - Annabella, Arletty, Louis Jouvet, Jean Pierre Aumont

Publié le par Laurent Bigot

HÔTEL DU NORD (1938)  Marcel Carné - Annabella, Arletty, Louis Jouvet, Jean Pierre Aumont
Hôtel du Nord est d'abord un film de producteur, celui de Lucachevitch pour la société Impérial-Film qui désirait profiter des trois mois de séjour en France de la vedette internationale qu'était Annabella en 1938 pour lui faire tourner son film français de l'année.
Annabella venait d'obtenir en 1936 le Prix de la meilleure actrice de la Biennale de Venise pour son rôle dans Veille d'armes (Marcel L'Herbier) ; elle était alors fort célèbre tant en Europe centrale, grâce à Marie, légende hongroise, de Paul Féjos (1932), notamment, qu'en France, chez Abel Gance et René Clair, ainsi qu'aux Etats-Unis où elle vit depuis 1937 comme épouse de Tyrone Power. 
Hôtel du Nord – L’Avant-Scène – 1988 (374) – Les cent sous de Nazarède (Michel Marie)
HÔTEL DU NORD (1938)  Marcel Carné - Annabella, Arletty, Louis Jouvet, Jean Pierre Aumont
Marcel Carné : Comment a été fait Hôtel du Nord, c'est vraiment toute une histoire. Je venais de sortir Quai des brumes et le film marchait très fort. Après quelques semaines d'exclusivité, un producteur, qui faisait des films patriotiques réalisés par Marcel L'Herbier avec Victor Francen en officier de marine, me demande. Ses films cocardiers ne faisant plus d'argent, et voyant qu'un film où il est question d'un déserteur a du succès, il fait une entorse à ses sentiments et demande à rencontrer ceux qui l'ont fait. De but en blanc, il m'annonce : « voulez-vous faire le film d'Annabella de l'année? ». A l'époque, Annabella était une actrice tellement populaire que la simple vente de ses films en Europe centrale assurait un amortissement de la production. Je réponds « oui, sous réserve de lui trouver un rôle ». Je pense à Quatorze Juillet de René Clair (1934), à Marie, légende hongroise de Paul Féjos (1932) et, tout à coup, me revient en mémoire Hôtel du Nord.
Je connaissais bien Eugène Dabit, ayant commencé ma carrière par un court métrage dont il avait écrit le scénario. Je propose ce projet au producteur. Evidemment, il ne connaissait pas le roman et encore moins Dabit, mais il me propose de téléphoner à Annabella, qui était à Hollywood et venait de se marier avec Tyrone Power. Elle devait passer deux mois à Paris et le producteur me dit « si Annabella est d'accord, on fait le film ». Je voyais l'affaire mal partie : le temps d'envoyer le livre aux Etats-Unis, le temps qu'Annabella lise le livre, surtout que les acteurs ne lisent pas tout de suite... Le lendemain, nous appelons Annabella... Miracle, elle connaissait le roman et l'aimait. Le producteur me demande mes conditions, nous nous mettons d'accord et alors qu'il me raccompagne à la porte, il me demande : « Mais quel âge avez-vous ? » A ma réponse, il réplique: « Comment? Si jeune et vous voulez autant d'argent? » Je lui réponds que l'âge n'a rien à faire là-dedans. - « Non mais quand même, je trouve ça immoral ! » et il a réussi à diminuer mon cachet. 
Hôtel du Nord – L’Avant-Scène – 1988 (374) - La modestie des artisans, entretiens avec Marcel Carné et Alexandre Trauner (Jacques Kermabon)
Edmond : Pas près du peigne le gâteau. D'abord je t'ai déjà dit que la place d'un peigne n'est pas sur une table à côté d'un pot de confiture et que la place d'un pot de confiture n'est pas près d'un fer à friser et je commence à en avoir assez de te voir poser ta brosse à dents à côté de la poudre de riz.
Raymonde : Oui. Ben y'a autre chose qu'est pas à sa place ici.
Edmond : Quoi donc ?
Raymonde : Une femme comme moi auprès d'un type comme toi.
Edmond : Patience.
Raymonde : Patience ? Où tu veux en venir avec ta m'nace ?
Edmond : J'potasse l'anglais, j'apprends la photographie. Patience ...
Raymonde : Patience quoi ? Patience qui ?
Edmond : Patience rien.
Raymonde : D'abord pour être photographe, même ambulant, il faut une licence. Pour l'obtenir il faudra que tu te lèves de bonne heure.
Edmond : Tu me réveilleras.
Raymonde : Edmond ! Tu m'aimes donc plus que tu veux travailler.
Edmond : J'veux gagner mon bifteck moi-même. Chacun ses goûts.
Raymonde : Oui ben moi je s'rais jamais la maîtresse d'un photographe. 
HÔTEL DU NORD (1938)  Marcel Carné - Annabella, Arletty, Louis Jouvet, Jean Pierre Aumont
 « Dans un hôtel situé sur le bord du Canal Saint-Martin à Paris, on célèbre une communion. Les propriétaires et clients de l'établissement fêtent l'événement autour d'un repas chaleureux. Un couple de jeunes amoureux (Pierre et Renée) s'installe dans une des chambres. Au cours de la nuit, un coup de feu retentit... » C'est ainsi que démarre l'intrigue d'Hôtel du Nord, merveilleux film d'ambiance dont le personnage principal est bien entendu cet hôtel du canal parisien. Sur un scénario de Jean Aurenche et des dialogues de Henri Jeanson, Marcel Carné décrit avec autant de minutie que de passion les hommes et les femmes qui logent dans l'hôtel ou ses environs. Au milieu des décors imaginés par Trauner, on croise un patron paternaliste, un policier raciste, de jeunes amoureux naïfs, un éclusier cocu, et un mac accompagné de sa protégée. Tous ces personnages typiques d'une époque participent à l'atmosphère si caractéristique du film. Pour incarner ces personnages, Carné et son équipe s'entourent de comédiens épatants parmi lesquels Jean-Pierre Aumont, Bernard Blier, Annabella ou Paulelte Dubost. En tête d'affiche de cette distribution, un couple inoubliable : Arletty et Louis Jouvet Les deux comédiens s'emparent des dialogues de Jeanson et inventent des personnages à la gouaille inoubliable. Leurs échanges sont un pur régal pour les oreilles et sonnent comme une musique de rue, un témoignage de l'argot qui régnait à l'époque dans les quartiers parisiens.
Marcel Carné « Le môme du cinéma français » - David Chanteranne – Ed. Soteca (2012)
On sait qu'Henri Jeanson n'avait qu'une estime très relative pour les performances d'acteurs d'Annabella et de Jean-Pierre Aumont. D'où l'hypothèse formulée par Marcel Carné dans son livre de souvenirs, La vie à belles dents (écrit quarante années plus tard) d'un « bâclage» délibéré des dialogues des deux vedettes principales au profit de deux personnages au départ secondaires, la prostituée et son souteneur, beaucoup plus « cinématographiques» aux yeux du dialoguiste. Une interprétation complémentaire pourrait voir dans un certain nombre de répliques échangées par les deux amants, avant leur tentative de suicide, une parodie ironique du lyrisme du désespoir cher aux amants maudits du poète Jacques Prévert, collaborateur habituel de Carné (indisponible pour Hôtel du Nord parce qu'aux Etats-Unis) et que le malicieux Henri Jeanson remplace au pied levé : une analyse détaillée du dialogue de cette séquence serait à cet égard fort révélatrice et pourrait être confrontée aux séquences homologues de Quai des brumes (que Prévert vient de dialoguer quelques mois auparavant avec le succès que l'on sait), mais également avec celles du Jour se lève (dialogues Gabin-Jacqueline Laurent dans la serre) et des Portes de la nuit (dialogues Montand-Nathalie Nattier). Contentons-nous de citer quelques phrases énoncées par Renée-Annabella et Pierre-J.-P. Aumont, (ça vaut quand même le détour)… :
 
Renée : « Si je disais non, il faudrait se remettre à vivre. Quelle corvée! Quelle complication!... J'entendrais le tictac de ton bracelet-montre contre mon oreille et tu me tireras une balle, ici, au cœur. »
Pierre: « Les autres n'ont pas voulu de nous ». « Si je ne t'avais pas rencontrée, je n'aurais pas eu envie d'être heureux... Tout a toujours foutu le camp autour de nous... Le rire de ton ancien patron, le cri du marchand de frites qui nous refusait du crédit, tout ça, ça sera mort pour nous... On sera mort sous une bonne étoile. Dans une heure, ce sera notre voyage de noces... » 
HÔTEL DU NORD (1938)  Marcel Carné - Annabella, Arletty, Louis Jouvet, Jean Pierre Aumont
HÔTEL DU NORD (1938)  Marcel Carné - Annabella, Arletty, Louis Jouvet, Jean Pierre Aumont
Marcel Carné vu par Henri Jeanson
Pour avoir travaillé avec Marcel Carné à Hôtel du Nord, je sais très exactement ce qu'il vaut. C'est un metteur en scène de très grand talent. Il a du caractère el il aime son métier. Il a le goût de la mélancolie, des paysages déchirants, des ciels gris et des rues où l'on traîne la savate. Le goût de la violence aussi, avec je ne sais quoi de sentimental, de « dimanche du bord de la Marne» et de sortie d'atelier. Un parigot de Paname qui cueille volontiers la fleur bleue sur les fortifs, qui aime ce que nous aimons : le bruit de l'orgue de Barbarie, le reflet d'un réverbère sur un visage anonyme, les cafés pris sur le zinc et les balades à vélo et le cri des marchands de journaux et celui de l'homme qu'on assassine au fond de la nuit, et les robes de confection allègrement portées et le sifflet de l'usine et la fumée des locomotives, et la silhouette de la tour Eiffel dans la brume de novembre.
Le Canard enchaîné, 30 décembre 1938. 
HÔTEL DU NORD (1938)  Marcel Carné - Annabella, Arletty, Louis Jouvet, Jean Pierre Aumont

Les dialogues font surtout la part belle au duo du souteneur et de la prostituée. Ainsi Jouvet affirme-t-il devant des policiers médusés : « C'était un 6.35, je le sais, j'ai l'oreille musicienne», avant qu'Arletty ne reprenne au bond : « C'est fantastique (...) Ah vous pouvez crâner, pour une belle prise, c'est une belle prise. » De retour du « trou », tandis qu'il lui propose de se rendre sur la Côte d'Azur et se rêve une nouvelle vie, il lui reproche son vocabulaire : « Vocabulaire ? Marrant. Le seul mot d'argot que j'entrave mal... » Et elle se fâche : «Je ne pars plus, moi aussi j'ai mes caprices », Puis philosophe : « C'est pas un homme qui a l'habitude à perdre ses colis en route. Il tardera pas à rappliquer pour en reprendre livraison. »

HÔTEL DU NORD (1938)  Marcel Carné - Annabella, Arletty, Louis Jouvet, Jean Pierre Aumont
Pour Robert Chazal «c'est une réussite tout compte fait, qu’Hôtel du Nord. Elle a ses limites, certes inhérentes à une certaine forme "boulevardière", à répliques-minutes et à mots d'auteur, qu'illustrent la plupart des films auxquels a collaboré Henri Jeanson. Moins ambitieux que Quai des brumesHôtel du Nord est resté ce qu'il était : un film sans âge qui a pour lui de se dérouler dans un univers de fantaisie, donc constamment vraisemblable. On revoit toujours avec plaisir Hôtel du Nord parce que cela demeure et demeurera longtemps un régal de voir et d'entendre. Notamment, deux incomparables comédiens comme Arletty el Jouvet. On se dit, bien sûr, que cela ne vise pas très haut (…).  Mais on ne peut s'empêcher de penser, devant Hôtel du Nord, que ça aussi "c'était du cinéma". Et l'on a raison. Car il est des classiques de tout rang et tous ordres ». À l'époque, Marcel Achard souligne que «Marcel Carné est un jeune maître [et] sa mise en scène est une réussite extraordinaire ». 
Marcel Carné « Le môme du cinéma français » - David Chanteranne – Ed. Soteca (2012)

L'inspecteur : C'est vous qui avez prévenu votre logeur?

Edmond : Oui. C'est même moi qui ai enfoncé la porte. J'étais dans ma chambre quand le coup de feu a éclaté. Une détonation 6-35 car c'était un 6-35. Je ne me trompe jamais, j'ai l'oreille musicienne. J'ai donc enfoncé la porte. (…)

Edmond : (…) C'est drôle que vous n'ayez vu personne dans la chambre.

Edmond : C'est pourtant comme ça.

L'inspecteur : Et le revolver ?

Edmond : Je n'l'ai pas cherché.

L'inspecteur : On n'a rien retrouvé là-haut.

Edmond : Possible.

L'inspecteur : Vous ne l'auriez pas ramassé par hasard ?

Edmond : Je ne suis pas chargé de l'enquête.

L'inspecteur : C'est tout de même drôle.

Raymonde : Quoi? Qu'est-ce qu'il y a de drôle?

L'inspecteur : Qu'il n'ait rien vu dans la chambre.

Raymonde : Il n'est pas observateur.

L'inspecteur : Pourquoi n'étiez-vous pas resté en bas avec tout le monde?

Edmond : Ils ne m'avaient pas invité. Je faisais de la photographie.

L'inspecteur : A onze heures du soir ???

Edmond : Les plaques, on les développe quand ?

Raymonde : Lui répond pas. Tu vois pas qu'y t'cherche ! 

HÔTEL DU NORD (1938)  Marcel Carné - Annabella, Arletty, Louis Jouvet, Jean Pierre Aumont
Le choix de l'adaptation du roman appartient toutefois à Marcel Carné qui le proposa au producteur. Le roman d'Eugène Dabit paru en 1929 fut le premier lauréat du « Prix populiste» et fort remarqué à ce titre.
Le roman de Dabit n'a pas d'ossature dramatique traditionnelle ; il est composé de trente-cinq mini-chapitres qui racontent de manière discontinue l'achat, la vie quotidienne, la gestion puis la vente de l'hôtel du Nord par le couple Lecouvreur. On y rencontre plusieurs dizaines de personnages rapidement esquissés, dont aucun ne joue un rôle de premier plan. C'est une chronique descriptive correspondant à l'esthétique populiste, qui s'opposait aux drames bien charpentés. Les contraintes de la production cinématographique ont amené l'histoire du couple principal qui se suicide, histoire que Jean Aurenche découvrit dans les faits divers de Paris-Soir : il s'agissait d'un jeune couple qui voulait se donner la mort dans un hôtel de l'avenue des Gobelins. Carné, Aurenche et Jeanson ont donc remanié l'adaptation du livre en centrant le récit sur les deux couples principaux, Pierre/Renée et Raymonde/Edmond, Jeanson développant plus particulièrement les séquences dialoguées entre ces deux derniers.
Ils ont apporté par la suite des témoignages complémentaires et parfois contradictoires concernant ce travail d'adaptation et le choix des acteurs (Louis Jouvet, proposé par Jeanson et Jean-Pierre Aumont par Carné). La genèse du film et les désaccords quant à la distribution des rôles eurent des incidences directes sur la conception des personnages et le style des dialogues propres à chacun d'eux. 
Hôtel du Nord – L’Avant-Scène – 1988 (374)  – Les cent sous de Nazarède (Michel Marie)
HÔTEL DU NORD (1938)  Marcel Carné - Annabella, Arletty, Louis Jouvet, Jean Pierre Aumont
Carné le faubourien
Hôtel du Nord – L’Avant-Scène – 1988 (374) - Carné le faubourien (Claude Beylie) 
 
On a coutume de considérer qu’Hôtel du Nord est un des films de Carné comme un de ses plus faibles, sous prétexte qu'il y manque la patte de Jacques Prévert, alors que sa poésie crapuleuse nous enchante - comme elle enchante un public fidèle depuis un demi-siècle (Hôtel du Nord a tout juste cinquante ans). S'il y a une « atmosphère » propre à Carné, c'est peut-être ici, d'abord, qu'il convient de la chercher.
« Carné est enchaîné à de sottes légendes », écrivait Michel Aubriant. C'est ainsi, par exemple, qu'une tradition critique tenace - instaurée par Georges Sadoul - veut en faire le chef de file de l'école française, dite du « réalisme poétique» - titre qui conviendrait davantage à Vigo ou Grémillon, voire à Chenal ou Kirsanoff. Mais les clichés ont la vie dure. On l'enferme dans une décennie (1936-1946), en oubliant que sa carrière en couvre près de cinq, de Nogent, Eldorado du dimanche (1929) à La Bible (1977).

Or, si l'on y regarde de plus près, on constate que nombre de créatures de Carné ne doivent absolument rien à Prévert : depuis « l'ange élégant et musclé» de Nogent - un rameur de skif - jusqu'à l'ange de douceur de la Merveilleuse visite, un éphèbe que n'aurait pas désavoué Pasolini ; depuis l'apprenti boxeur de l'Air de Paris jusqu'au séduisant « garçon de la Piazza di Spagna » (un de ses projets les plus chers, hélas ! inabouti) ; depuis le souteneur goguenard d'Hôtel du Nord jusqu'aux marlous de Terrain vague. Il y a là une veine prolétaire, faubourienne, combinée avec une certaine androgynie, qui ne semble pas avoir été suffisamment explorée. C'est dans la lignée d'Eugène Sue, de Bruant, de Carco qu'il faudrait se placer. 

HÔTEL DU NORD (1938)  Marcel Carné - Annabella, Arletty, Louis Jouvet, Jean Pierre Aumont

C'est que Marcel Carné est avant tout un enfant des faubourgs, un pur produit de ce quartier des Batignolles où ses pas le portent souvent, encore aujourd'hui. Celui que Gabin appelait familièrement « le Môme» a couru, dans sa jeunesse, les parades foraines, les cafés-concerts, le Moulin de la Galette, le Casino de Paris (à l'époque de « la Miss ») et le Palace, avec son promenoir propice aux étreintes furtives... Là s'est forgée sa sensibilité profonde, comme il le reconnaît lui-même dans ses Mémoires. Là s'est épanoui son goût de la flânerie urbaine, à dominante crépusculaire, sur les traces des « enfants perdus ». L'un des textes les plus pertinents qui lui est consacré le montre attaché à dépeindre un « univers mélancolique tout en grisaille : trains de banlieue ferraillant au petit jour sur le ballast, cafés délavés par les pluies, filles de la nuit souillées par les boues de la zone... » De ce monde entre chien et loup, qu'a bien recréé un jeune romancier contemporain, Michel Piédoue, dans un livre intitulé Zoé des ténèbres, Carné n'aurait jamais dû s'évader : le Moyen-Age diaphane des Visiteurs du soir, l'irréalisme fabriqué du Pays d'où je viens, l'improbable Amérique de Trois chambres à Manhattan, lui sont par trop étrangers. Très proches, au contraire, de cette faune équivoque du Xe arrondissement sont les chaloupeurs des virées dominicales à Nogent, les foules surchauffées de la Salle Wagram (dans L'Air de Paris), les loubards en cavale affectueusement traités de Jeunes loups... Ajoutons-y (Carné aime à rappeler qu'il a du sang breton dans les veines) les provinciaux un peu rustres de La Marie du port et de La Merveilleuse visite. Et au faîte de cette mythologie canaille, la population riveraine du canal Saint-Martin, ancrée dans le havre accueillant de l'Hôtel du Nord... 

HÔTEL DU NORD (1938)  Marcel Carné - Annabella, Arletty, Louis Jouvet, Jean Pierre Aumont
Ni sur les quais embrumés du Havre, ni dans le lieu clos factice où un ouvrier soudeur marqué par le destin attend que le jour se lève, ni sur les marches d'un métro Barbès trop beau pour être vrai, ni même parmi les masques en liesse du Boulevard du Crime, Carné n'a retrouvé pareille chance. Comme Utrillo s'identifiant à une rue encaissée du vieux Montmartre, comme Léon-Paul Fargue piétinant dans un Quartier Latin de rêve, il s'est à jamais « incarné» dans l'Hôtel du Nord. 
Hôtel du Nord – L’Avant-Scène – 1988 (374) - Carné le faubourien (Claude Beylie) 
HÔTEL DU NORD (1938)  Marcel Carné - Annabella, Arletty, Louis Jouvet, Jean Pierre Aumont
HÔTEL DU NORD (1938)  Marcel Carné - Annabella, Arletty, Louis Jouvet, Jean Pierre Aumont
HÔTEL DU NORD (1938)  Marcel Carné - Annabella, Arletty, Louis Jouvet, Jean Pierre Aumont
Raymonde (en parlant d’Edmond) : Ah il est organisé faut voir comment. Voyager avec lui c'est un rêve. C't’homme-là dans une gare c'est un autre homme. Il est aux petits soins et tout avec vous. Il vous achète des oranges, il vous les pêle. Il vous allume votre cigarette avant de vous l'offrir. Ah il est imbattable question délicatesse. Il vous explique tout le pays où qu'on passe. C'est là que le grand Charles il a le grand sept, c'est la région des tricards... v'là Lyon où Alphonse a descendu Dédé. Un vrai géographe. Et plus qu'on descend vers la mer, plus il devient tendre. Ah y' sait se tenir en wagon. Avec lui on prend des troisièmes on a l'impression d'être en première. 
La structure du film en boucle amène la reprise symétrique des séquences, de la première à la seconde partie. Au repas de première communion, répond le bal du Quatorze juillet dans l'épilogue. A la tentative de suicide dans la chambre, accompagnée de son lyrisme du désespoir, répond la conversation désabusée sur le pont de la Josyane, à Marseille. A la séquence de l'hôpital, moment de la blessure el de la fausse répudiation amoureuse par Pierre, répond la séquence de la confession en prison, le début de la « cicatrisation» de la blessure el de la phase de résurrection amoureuse. Le centre est même marqué visuellement par un plan rapproché d'une horloge publique qui indique « midi et quart» et embraye, avec la deuxième moitié du cadran, le deuxième mouvement du récit.
Ces deux parties développent très classiquement un processus de dégradation-reformation d'un couple initial. Les orphelins solitaires se marieront sous l'œil attendri des Lecouvreur [« Un bon mariage vaut mieux qu'un mauvais suicide» conclut benoîtement le brave patron de l'hôtel) ; mais l'originalité du récit réside dans l'itinéraire narratif, moral et symbolique des deux protagonistes principaux, Renée et Pierre.
Pierre retrouvera l'amour par le chemin de la lâcheté. Deux séquences au moins, celle de l'hôpital et celle de la prison, développent le masochisme de son auto-culpabilité : « Je suis moche, je suis lâche... », répète-t-il à tous moments. En tant que personnage, il est d'ailleurs caractérisé par la passivité. Il est plus objet que sujet d'un récit dont le véritable sujet est bien entendu Renée, l'héroïne et la star.
C'est Renée qui parle pour Pierre: c'est elle qui viendra le rechercher à sa sortie de prison. Renée est l'enfant qui deviendra femme. Elle trouvera sa place dans l'histoire et dans la structure sociale en se situant par rapport à la « bonne mère », Madame Lecouvreur, et à la « mauvaise mère» Raymonde, et plus secondairement, Ginette. 
Hôtel du Nord – L’Avant-Scène – 1988 (374)  – Les cent sous de Nazarède (Michel Marie)
HÔTEL DU NORD (1938)  Marcel Carné - Annabella, Arletty, Louis Jouvet, Jean Pierre Aumont
HÔTEL DU NORD (1938)  Marcel Carné - Annabella, Arletty, Louis Jouvet, Jean Pierre Aumont
Atmosphère
En lisant le scénario, je n'étais pas enthousiasmé par cette scène. C'est tiré par les cheveux. J'avais presque envie de la couper mais je me dis qu'avec l'accent d'Arletty, cela allait passer. Quitte à me faire engueuler par la production, autant tourner la scène même s'il faut la couper ensuite. Toute la drôlerie, de la scène, on la doit à Arletty. On ne la voit pas dans le texte. Quand les flics l'arrêtent et qu'elle réplique « pour une bonne prise, c'est une bonne prise », ça c'est réel, c'est jaillissant, naturel. Mais « atmosphère »... Est-ce que la dernière des putains de Pigalle connaît même le mot ? Or, à mon grand étonnement, dès les premières projections les gens riaient. C'était la première fois qu'on riait à mes films. Par exemple, Drôle de drame avait été très mal accueilli. Le film a été chahuté, sifflé. On nous avait traité de fils de famille qui dépensions l'argent de papa. Cela a très mal marché avant de devenir un classique. Hôtel du Nord, lui, a eu beaucoup de succès tout de suite. Tous les producteurs se sont jetés sur Arletty. Elle avait eu 60.000 francs à l'époque, pour le film suivant, elle a gagné 300.000 francs, exactement la même progression que Michèle Morgan après Quai des brumes. Le succès du film a été tel que par la suite on a failli classer l'hôtel monument historique. Les guides, dans les péniches qui passaient devant, annonçaient aux touristes: « Et voici l'hôtel du Nord, c'est là que Marcel Carré a tourné son fameux film »... alors que nous avons tout reconstitué en studio !
HÔTEL DU NORD (1938)  Marcel Carné - Annabella, Arletty, Louis Jouvet, Jean Pierre AumontHÔTEL DU NORD (1938)  Marcel Carné - Annabella, Arletty, Louis Jouvet, Jean Pierre Aumont
Bernard Blier incarne Prosper Trimault, un éclusier cocu « qui a l'infortune d'être le mari de Paulette Dubostê» et à propos duquel Jean Aurenche déclarera huit ans plus tard : «Blier était un donneur de sang. Il est devenu un donneur de vie.» L'acteur lui-même se remémorera avec une tendresse particulière « une formidable scène d'émotion avec Arletty. Lorsque je m'enfile un sandwich au jambon et que je me mets à pleurer en bouffant mes larmes en même temps ! ».
L’équipe du film a beau le surnommer «Pompon », le réalisateur prodige ne se laisse pas amadouer pour autant car il sait ce qu'il veut. «En quelques jours, raconte Bernard Blier, Marcel Carné se chargea de me faire réviser tous mes jugements sur le cinéma… A grands renforts de cris, de bourrades, de réflexions assez brutales et de remarques dépourvues de toute aménité. J'avais besoin d'être houspillé. Cette douche froide me fit le plus grand bien car j’ai compris, enfin,  qu’il était possible de faire de bons films et que l’acteur devait se montrer assez consciencieux pour prendre sa part de responsabilités dans la réalisation d'une œuvre collective.» « Pour moi le cinéma, c'était une façon de courir les cachetons et de faire vite de l'argent. Je n’avais jamais pensé que ça pouvait être une chose sérieuse. Jusqu'à ce que Marcel Carné m'engueule comme du poisson pourri et me fasse comprendre que j'avais tort ! » Et de conclure : «Après ça, je n'ai plus jamais fait de film pour le pognon. Si je jouais, c'est que j'y croyais. Ou que j'y avais cru, car dès le troisième jour, il arrive qu'on se rende compte qu'on court à la catastrophe, mais alors c'est tard. »
Bernard Blier, un homme puzzle – Jean-Philippe Guerand – Ed. Robert Laffont (2009)

Edmond : Si vous n'aimez pas la friture, moi je ne digère pas le demi-sel. Voilà une heure que je vous écoute vomir, c'est une heure de trop. Je n'aime pas les bavards qui se mêlent de juger la conduite des autres. Pour pouvoir bien juger, il faut avoir été accusé au moins une fois...

HÔTEL DU NORD (1938)  Marcel Carné - Annabella, Arletty, Louis Jouvet, Jean Pierre Aumont
On a souvent remarqué l'aspect fantasmatique de la séquence marseillaise pour en critiquer l'irréalisme. Celui-ci prend une autre signification si on oppose le Sud comme région du rêve et du mythe (figure récurrente du cinéma français des années trente que l'on retrouve dans Pépé le MokoGueule d'AmourQuai des brumes, etc.) et le Nord comme lieu de la réalité sociale, reconstituée par les célèbres décors d'Alexandre Trauner mais également entremêlés de plans documentaires (ceux de l'écluse, notamment, vus au milieu du film et sur le générique).
Raymonde rêve du voyage vers le Sud, « le pays des oranges » avec un Père doué de tous les pouvoirs « Il vous explique tout dans les pays où l'on passe ». Elle se retrouve en fait avec Prosper Trimault, l'éclusier (Bernard Blier) et elle deviendra « petite reine» d'un prince-enfant et détruit ses propres fantasmes en envoyant le Père à la mort. 
Hôtel du Nord – L’Avant-Scène – 1988 (374)  – Les cent sous de Nazarède (Michel Marie)
Renée : Je te plais ?
Edmond : Ma parole !
Renée : Tu m'aimes ?
Edmond : Puisque tu me plais.
Renée : Me le dirais-tu en face ?
Edmond : Quoi ?
Renée : Que tu m'aimes.
Edmond : Je te l'ai dit.
Renée : Non.
Edmond : Puisque je t'ai dit que tu me plaisais.
Renée : Oh ! C'est pas la même chose.
Edmond : Mais c'est pareil.
Renée : C'est pareil ?
Edmond : Puisque je te le dis.
Renée : Alors dis-le moi.
Edmond : Quoi ? Que tu me plais ?
Renée : Non, que tu m'aimes.
Edmond : C'est pas des mots pour moi. Dire ça à une femme ! Enfin tu te rends compte ?
Renée : Tu n'oses pas.
Edmond : Je n'ose pas, je n'ose pas. Dis aussi que tu m'intimides.
Renée : Nous n'irons pas à Port-Saïd.
Edmond : Je t'aime. Faut'y que j't'aime pour que tu me fasses te le dire... Et toi, tu ne m'as rien dit de pareil.
Renée : Moi… je t’aimerais à Port-Saïd
HÔTEL DU NORD (1938)  Marcel Carné - Annabella, Arletty, Louis Jouvet, Jean Pierre Aumont
HÔTEL DU NORD (1938)  Marcel Carné - Annabella, Arletty, Louis Jouvet, Jean Pierre Aumont
Témoignage
 
Marcel Carné : Jacques Prévert, étant en voyage à l'étranger, j'ai demandé à Jean Aurenche que j'aimais beaucoup et avec qui j'avais fait des films de publicité, de faire le scénario. Et nous avons trouvé une très belle histoire. Nous avions pensé à Philip Holmes ce bel Américain, très blond, très en vogue à l'époque. Il arrivait de Suède, dans une péniche. C'était l'histoire d'un hôtel et des locataires pris les uns après les autres. Parmi ceux-ci, il y avait une prostituée et son protecteur, mais c'était secondaire.
Le producteur a été très content de l'histoire, il fallait prendre un dialoguiste. Prévert était à l'étranger, Bost était secrétaire au Sénat et n'était pas libre. Je demande alors Jeanson. Le producteur sursaute et s'exclame: « Ah non, jamais cette canaille! - Mais pourquoi ? - Comment pourquoi ? Vous ne savez pas ce qu'il m'a fait. Il écrivait les dialogues pour les films de Lherbier et quand le film sortait, il m'éreintait dans le Canard enchaîné. » Je raconte l'histoire à Jeanson qui me demande mon scénario. Il le lit et me dit: « Arrange-moi un rendez-vous avec le producteur et tu vas voir. Je te parie qu'il me prend. »
Cela n'a pas été facile mais j'arrive à organiser une rencontre. Au début, l'entretien est assez froid. Sans plus attendre, Jeanson lui dit : « C'est une très belle adaptation. Surtout, il y a deux personnages extraordinaires : la prostituée et son maquereau. »« Très bonne idée », répond le producteur. Les producteurs voient toujours d'un œil très favorable les gangsters, les putes, les maquereaux... Et Jeanson s'est mis au travail. Il a mis toute l'histoire par terre et a développé considérablement ces deux rôles. Nous nous sommes mis très vite d'accord sur Arletty et Louis Jouvet. Elle, je l'avais connue lorsque j'étais assistant sur Pension Mimosas de Jacques Feyder où elle avait deux petites scènes : elle faisait la parachutiste dans un meeting d'aviation. Et j'aimais beaucoup Jouvet que j'avais dirigé dans Drôle de drame. Jeanson ne voulait pas de Jean-Pierre Aumont mais pensait à un acteur pas très connu qui n'a d'ailleurs pas fait d'étincelles par la suite. Il travaillait avec Jean Aurenche à côté de Deauville et j'allais les voir deux fois par semaine. Voyant comment le scénario avançait, je leur dis « Attention, c'est le film d'Annabella ! » Il me répliquait à chaque fois : « Ne t'en fais pas, cela va aller ! »
Finalement, j'ai le scénario. Le producteur est ravi, mais moi, j'hésitais. Jouvet en maquereau de bas-étage (c'était un peu hasardeux), Arletty n'avait rien fait d'important, seulement des petits rôles de femme en petite tenue dans des vaudevilles de boulevard et je n'avais pas un espoir prodigieux dans Annabella el Jean-Pierre Aumont. D'autant que Jeanson n'en voulant pas, avait écrit leurs dialogues n'importe comment.
Annabella a lu le scénario et n'a rien dit. Et la scène du suicide raté, dans la chambre au début, ils l'ont vraiment jouée avec toute leur âme. Moi, je trouvais la scène un peu longue. Et quand j'ai montré le film terminé aux machinistes, comme cela se faisait à l'époque, certains m'ont, eux aussi fait celle remarque. Mais, que voulez-vous, je faisais le film d'Annabella, je ne pouvais pas tout couper. 
Hôtel du Nord – L’Avant-Scène – 1988 (374) – La modestie des artisans, entretiens avec Marcel Carné et Alexandre Trauner (Jacques Kermabon)
HÔTEL DU NORD (1938)  Marcel Carné - Annabella, Arletty, Louis Jouvet, Jean Pierre Aumont
HÔTEL DU NORD (1938)  Marcel Carné - Annabella, Arletty, Louis Jouvet, Jean Pierre Aumont
Prosper : Bonjour ma petite Reine. Tu es pas trop fatiguée ma petite Reine ?
Raymonde : Si tu quittes tout le temps ton boulot, ils vont finir par te foutre à la porte.
Prosper : Mais je pense tellement à toi. Tu devrais venir à l'écluse, tu me tiendrais compagnie.
Raymonde : Pour qui que tu me prends hein ? Pour qui ?
Prosper : Ben ma petit Reine, voyons.
Raymonde : Ta petite Reine elle en a marre d'en baver because les hommes. Je me suis pas mise avec toi pour tomber sur un Edmond miniature. Le boulot t'attend, va à l'écluse.
Prosper : Oh ma petite Reine. 
HÔTEL DU NORD (1938)  Marcel Carné - Annabella, Arletty, Louis Jouvet, Jean Pierre Aumont
La célèbre passerelle, reconstruite sur les plateaux des studios de Billancourt, apparaît à plusieurs reprises dans le film. Elle embraye le récit, le clôt et le structure en parties. C'est évidemment la figure de la frontière que l'on franchit, celle à partir de laquelle toutes les histoires commencent. Edmond (Louis Jouvet) la descend à son tour après l'emprisonnement de Pierre, lorsqu'il va retrouver le révolver avec lequel l'enfant joue et qu'il le lui achète cent sous. Il la descendra à la fin du film, lorsqu'il revient de son voyage avorté à Port Saïd. Il est clair que cette fois-ci, c'est vers sa propre mort qu'il se dirige, d'un pas lent et décidé pour y retrouver l'ancien complice qu'il a trahi, le gangster Lazarède, figure populiste de l'Ange de la Mort.
 
Au centre du film, cinq plans descriptifs consacrés aux manœuvres de l'écluse, à des images de clochards assoupis sur des bancs, divisent le fil du récit en deux grands mouvements. Ils rappellent les images du générique et celles du premier court métrage documentaire du réalisateur, Nogent, Eldorado du dimanche (1929). Le canal, l'eau trouble, sont les lieux du suicide et de la mort. Ils sont face à l'hôtel, celui de la chambre 16 où les deux amants vont tenter de faire le grand voyage et rejoindre l'éternité. Mais ce lieu de la mort est aussi celui de la communauté sociale, du travail, de la convivialité. Carné insiste à plusieurs reprises sur les phases techniques des manœuvres de l'écluse comme sur l'intense activité de l'hôtel, rempli d'ouvriers au moment du repas de midi. Et c'est en intégrant cette activité sociale et la famille de l'hôtel que Renée pourra assumer sa « résurrection », tant sentimentale que sociale. Ce sont les étapes de la résurrection de Renée, celle qui littéralement renaît, que nous nous proposons de commencer. 
Hôtel du Nord – L’Avant-Scène – 1988 (374)  – Les cent sous de Nazarède (Michel Marie)
HÔTEL DU NORD (1938)  Marcel Carné - Annabella, Arletty, Louis Jouvet, Jean Pierre Aumont
HÔTEL DU NORD (1938)  Marcel Carné - Annabella, Arletty, Louis Jouvet, Jean Pierre Aumont
HÔTEL DU NORD (1938)  Marcel Carné - Annabella, Arletty, Louis Jouvet, Jean Pierre Aumont
Témoignage
 
Alexandre Trauner : Evidemment, la première idée qui vient à l'esprit quand on veut tourner un film comme Hôtel du Nord, c'est de le tourner sur les lieux réels de l'action, puisque l'hôtel existe, sur les bords du canal Saint-Martin. Mais nous nous sommes très vite rendus compte qu'il n'était pas possible de couper l'artère à cause de la circulation. Un calcul a été fait et il s'est avéré moins coûteux de recréer le fameux hôtel en studio. Alors bien sûr, c'était un challenge de refaire ainsi le canal, le pont, l'écluse, les maisons, etc. Nous avons creusé le canal. L'ensemble n'était d'ailleurs pas beaucoup plus petit que l'original. Nous avons fait l'écluse et la moitié de la passerelle car la caméra devait passer en dessous. L'extrémité de la passerelle qui arrivait dans le vide était suspendue par des câbles d'acier.
Dès le début du tournage, ce décor a été une curiosité qu'on venait voir. Le producteur en a d'ailleurs très habilement joué. Le premier jour, nous avons tourné le soir, le décor était éclairé. Il a invité des journalistes. Il faisait sa publicité à l'avance. Après, il était très content, il m'a dit que le décor avait été payé par la publicité. Beaucoup de personnes sont venues, Picasso, par exemple, c'était une sorte d'attraction.
L'endroit où nous avons construit ce décor appartenait au cimetière de Billancourt. Il existe toujours d'ailleurs, sauf que la partie qu'on nous avait louée à l'époque, est maintenant remplie de tombes. Avec la guerre et depuis le temps... Aujourd’hui, ce serait presque lui, le cimetière, qui pousserait le studio
La majeure partie a été reconstruite mais j'ai utilisé en arrière-plan des maisons qui existaient vraiment el j'ai conçu mon décor en en tenant compte. Mon souci était de rester au plus près de la réalité. Je n'étais pas sûr qu'on ne serait pas amené à raccorder certaines prises de vue tournées près du canal Saint-Martin. De fait, il y a deux ou trois plans qui ne sont pas du studio : le passage de la péniche dans l'écluse et puis les plans où l'on voit la passerelle en entier.
Tous les décors sont faciles et difficiles en même temps. Il faut avant tout trouver ce que l'on veut faire. Je passe toujours par des dessins, le plus souvent peints, car ils donnent une certaine atmosphère que l'opérateur peut garder en mémoire. Dans Hôtel du Nord, il ne s'agit pas d'une atmosphère ensoleillée mais celle d'un quartier ouvrier. Une fois qu'on a trouvé les proportions justes, il ne reste plus qu'à le bâtir.
La composition doit être frappante, c'est cela qui reste dans le souvenir des gens. L'important était l'hôtel et l'espace à côté, une sorte de cour où on garait les voitures, et puis derrière ce bâtiment très typique des immeuble parisiens de fin de siècle. Avec ce système des boulevards qui partent en rayons, les rues ne se croisent pas à angle droit et la forme dominante est le triangle.
Cela donne des maisons très spécifiques à Paris avec des angles aigus très marqués, à tel point qu'il est difficile d'imaginer comment on se loge dans ces appartements. Je ne connais aucune autre ville au monde qui ait suivi ce type de développement. Mais ces bâtisses donnent des forme inattendues, plus dynamique.
Si un décor est bon, toute l'équipe doit s'y sentir bien. Aussi bien les techniciens que les acteurs ont alors un respect pour ce décor. Si les décors sont intéressants, les acteurs jouent mieux. C'est pour ça qu'il faut toujours un peu épater le gens.
Le plus drôle est qu'on a voulu classer l'hôtel « monument historique ». Car en lui-même, il n'a pas grand intérêt, c'est un hôtel lépreux de très basse qualité. Je crois bien que c'e t la première fois qu'on aurait classé un bâtiment uniquement à cause d'un souvenir de film. 
Propos recueillis à Paris en août 1988. Hôtel du Nord – L’Avant-Scène – 1988 (374) – La modestie des artisans, entretiens avec Marcel Carné et Alexandre Trauner (Jacques Kermabon)
HÔTEL DU NORD (1938)  Marcel Carné - Annabella, Arletty, Louis Jouvet, Jean Pierre Aumont
HÔTEL DU NORD (1938)  Marcel Carné - Annabella, Arletty, Louis Jouvet, Jean Pierre Aumont
HÔTEL DU NORD (1938)  Marcel Carné - Annabella, Arletty, Louis Jouvet, Jean Pierre Aumont
Le scénario d'Hôtel du Nord est d'abord construit, à l'instar de nombreux récits classiques, selon une structure en boucle. Au début du film, un couple d'amoureux enlacés descend la passerelle qui enjambe le canal Saint-Martin. Ils sont au comble du désespoir et vont tenter de se donner la mort. La caméra suit une trajectoire qui les accompagne, puis les précède enfin va les recadrer de face sur le banc public du petit square, devant la célèbre façade de l'hôtel.
 
A la toute fin du film, on les retrouve sur le même banc, assis tournant le dos à l'hôtel. Ils se lèvent, avancent à l'unisson, regardent droit devant eux et remontent la passerelle dans l'autre sens. Ils sont heureux, leur union a été socialement légitimée par la communauté protectrice de l'hôtel, métonymie du « petit peuple» français :
« Le jour se lève, il va faire beau ... l'hôtel du Nord, c'est fini. »
 
Ils se dirigent vers le mariage et le bonheur. Fin de l'histoire, fin du récit et fin du film. 
 
Hôtel du Nord – L’Avant-Scène – 1988 (374)  – Les cent sous de Nazarède (Michel Marie)
Cet Hôtel du Nord sera la seule entorse à la complicité du duo avec Prévert. Pour la première fois depuis trois films, l'écrivain est absent au générique car il a entrepris un voyage en URSS suivi d'un long périple aux États-Unis. Dès son retour, le metteur en scène le rappelle à ses côtés et signe au début de l'année 1939 pour un second opus avec Gabin, cette fois pour un film noir situé dans la pègre. Prévert envisage dans un premier temps Rue des Vertus, une histoire de gangsters «ayant pour cadre la pente église des Baux-de-Provence» avec également Arletty et Jules Berry. Parti avec de ses amis, Carné retrouve en route Prévert et Trauner avec lesquels il élabore une maquette de travail « pour le compte du producteur Frogerais ». Mais cherchant à reconstituer l’histoire sur fond de veillée de Noël, le projet semble marquer le pas dès les premières pages du scénario. A suivre....
Marcel Carné « Le môme du cinéma français » - David Chanteranne – Ed. Soteca (2012)
HÔTEL DU NORD (1938)  Marcel Carné - Annabella, Arletty, Louis Jouvet, Jean Pierre Aumont
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