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CARY GRANT, la classe incarnée

Publié le par Laurent Bigot

CARY GRANT, la classe incarnée
Cary Grant est incontestablement une star, de celles qui ont modelé l’image du 7ème art, lui apportant sa part de mythologie. Son charme dévastateur, son aisance, ses mimiques, une relative unité dans les rôles qui lui ont été donnés, du moins pour ce qui est de ceux passés à la postérité, tout concoure à forger une personnalité attachante, à nulle autre directement comparable.
Yves Alion -  L’Avant-Scène Cinéma – La Dame du vendredi – avril 2014 (612)
CARY GRANT, la classe incarnée
L’un des atouts du comédien est sans conteste d'avoir été identifié à un genre, la comédie, qui plus est à un moment crucial de son existence. Tout comme John Wayne se confond avec le western, Gene Kelly avec la comédie musicale ou Humphrey Bogart avec le film noir, Cary Grant est le représentant zélé de cette screwball comedy qui a tant apporté au lustre hollywoodien. Si les comédiens cités se sont parfois aventurés dans des registres qui ne leur étaient pas familiers, l'exception se plaît à confirmer la règle. Le western ne sied par exemple que très mal à Cary Grant, pas plus qu'il ne s'accorde au talent d'un Bogart. Si notre homme est l'incontestable prince de la comédie hollywoodienne, il lui est néanmoins arrivé de glisser insensiblement dans d'autres registres, à condition que sa maladresse, que sa propension à attirer les ennuis les plus divers ne soient pas remises en cause. D'où son aisance dans l'univers d'Hitchcock, dont le talent consiste entre autre à glisser quelques traits d'humour dans un monde on ne peut plus menaçant. D'ailleurs la carrière de Grant a survécu à la fin de la screwball comedy sans qu'il ait eu besoin de forcer sa nature pour explorer d'autres rivages. Il est vrai que c'est en principe ce que l’on demande à un comédien, et Cary l'est jusqu'au bout des ongles. A y regarder de plus près, on s'aperçoit d'ailleurs que l'homme est à mille lieux de l'image qu'il s'est plu à imposer... 
CARY GRANT, la classe incarnée
Premier faux-semblant : le prince de la comédie américaine est né anglais (en 1904). Il ne s'appelait d'ailleurs pas Cary Grant, mais Archibald Alexander Leach. Ce qui lui confère aussitôt des airs très patriciens. Il n'en est rien: les Leach appartiennent à une famille sans le sou dans une ville sans éclat, Bristol. Affectés par la mort d'un enfant, les parents du petit Archibald n'ont ni ressort ni ambition. Le couple bat de l'aile. Archibald a neuf ans quand sa mère quitte le foyer pour effectuer une cure de repos dans un établissement psychiatrique. Elle y restera vingt ans... Pas besoin d'être psychiatre professionnel pour imaginer que l'image de la femme s'en trouvera durablement abîmée dans l'esprit de son fils, qui se retrouve ainsi à vivre avec un père aimant mais inconsistant. Ce qui lui permet de faire les 400 coups en toute impunité. L’école n'étant pas son fort, l'enfant joue bientôt les ados affranchis et se retrouve à travailler dans un théâtre dès l'âge de 13 ans. Le monde, uniformément gris qu'il avait connu jusqu'alors prend des couleurs. Sa vocation est née. Il devient clown, acrobate, et commence à toucher ses premiers cachets en 1919. Il n'a pas quinze ans. L’année suivante la troupe est invitée à tourner aux Etats-Unis. Pour l'adolescent c'est un rêve qui se réalise. Une fois la tournée achevée, il décide de rester sur le territoire américain pour tenter sa chance. 
1933 : Alice au pays des merveilles (Alice in Wonderland) de Norman Z. McLeod

1933 : Alice au pays des merveilles (Alice in Wonderland) de Norman Z. McLeod

C'est le temps des vaches maigres, des vaudevilles de second plan, mais le comédien s'accroche, il fait ses classes. En 1927, il passe un casting pour jouer dans une opérette, Golden Dawn. Il est embauché. Le jeune homme s'avère à l'aise... Tant et si bien que le monde du cinéma commence à lui faire les yeux doux à l'été 1929, alors que le muet pousse son dernier soupir... Mais ses premiers pas à Hollywood sont sans lendemains, et le comédien remonte sur les planches... Il attendra d'avoir 28 ans, en 1932 pour faire ses débuts à l'écran. Dans un film, La Belle Nuit, de Frank Tuttle, qui n'est pas vraiment passé à la postérité. Archibald est dorénavant en contrat à la Paramount, qui lui a fait troquer son nom pour celui de Cary Grant. Il tournera dix-neuf films en l'espace de trois ans pour le studio, dont peu sont restés dans les annales. C'est peu dire que le jeune comédien ne donne pas encore la pleine mesure de son talent. C'est d'ailleurs sous les traits d'une tortue à tête de veau qu'on le découvre dans Alice au pays des merveilles ! 
BRINGING UP BABY (L'Impossible Monsieur bébé) d'Howard Hawks (1938) - Cary Grant, Katharine Hepburn

BRINGING UP BABY (L'Impossible Monsieur bébé) d'Howard Hawks (1938) - Cary Grant, Katharine Hepburn

1935 marque un tournant dans sa carrière, quand la Paramount le prête à la RKO pour les besoins du tournage d'un film de George Cukor, Sylvia Scarlett. Le film ne sera pas un succès, mais il permettra néanmoins à Cary de rencontrer Katharine Hepburn, son alter ego féminin. Et accessoirement d'être dirigé par un très grand metteur en scène, qui parvient à lui faire perdre son côté guindé, ouvrant la voie à une fantaisie désinvolte qui fera bientôt merveille. Dès lors, si Cary alterne les tournages pour la Paramount et ceux pour d'autres studios, il ne quitte plus le haut de l'affiche, partageant la vedette avec les comédiennes les plus en vue du moment : Joan Bennett, Jean Harlow, Frances Farmer, Irene Dunne ou Carole Lombard. Mais c'est encore avec Katharine Hepburn qu'il nous éblouit. Dans L’Impossible Monsieur Bébé (Hawks, 1938) ou Vacances (Cukor, 1938). À ce moment-là Cary Grant est au sommet de son art et de son talent. Il est au box-office l’égal des plus grands, qu'il s' agisse de Gary Cooper, Spencer Tracy ou Clark Gable. Sa fantaisie, son charme font des merveilles. Il fait désormais partie du paysage intime de beaucoup. A tel point qu'il n'est plus nécessaire que le comédien installe ses personnages, tant ils se nourrissent de ce que l'on sait de ceux qui les ont précédés dans d'autres films. A tel point que le public commence à confondre ce que le comédien incarne et ce qu'il est profondément, notamment dans son rapport avec les femmes. Cary Grant peut-être entretient-il la confusion, y compris vis-à-vis de lui-même. Il se marie, divorce, se remarie, rêve de devenir père, mais cela ne se fait pas. Comme s'il lui fallait se calquer sur la désinvolture des hommes à femmes qu'il incarne à l'écran. Mais nous n'irons pas plus loin, il serait ridicule de jouer les psys à la petite semaine : que les stars d'Hollywood qui ont trouvé un équilibre pérenne dans le mariage lui jettent la première pierre, elles ne sont guère nombreuses. 
HOLIDAY (Vacances) de George Cukor (1938) - Doris Nolan, Cary Grant, Katharine Hepburn

HOLIDAY (Vacances) de George Cukor (1938) - Doris Nolan, Cary Grant, Katharine Hepburn

ARSENIC AND OLD LACE (Arsenic et vieilles dentelles) Frank Capra (1944) - Cary Grant, Raymond Massey, Peter Lorre

ARSENIC AND OLD LACE (Arsenic et vieilles dentelles) Frank Capra (1944) - Cary Grant, Raymond Massey, Peter Lorre

S'il n'est pas nécessairement comblé sur le plan amoureux, Cary Grant l'est en tout cas sur le plan professionnel. A partir de 1939, il élargit son registre et quitte les rivages de la comédie sans pour autant se départir de son élégance naturelle. Longtemps dans l’ombre de Gary Cooper, il a certainement goûté d'être à l'affiche de Gunga Din, un film d'aventures indiennes qui n'est pas sans évoquer Les Trois Lanciers du Bengale. Mais c'est avec Seuls les anges ont des ailes, pour lequel il retrouve Howard Hawks qu'il atteint le sommet. Son personnage de Geoff Carter, responsable cynique et désabusé de l'Aéropostale, est une création purement hawksienne. C'est un film d'hommes, qui met paradoxalement notre homme aux prises avec deux femmes au charme peu commun : Jean Arthur et Rita Hayworth. Cary Grant n'a vraiment plus rien à prouver, il peut aligner quelques chefs-d' œuvre supplémentaires dans le registre qu'il connaît le mieux, cette fameuse screwball comedy. Howard Hawks l'invite à faire feu de tout bois dans La Dame du vendredi, Leo McCarey lui offre de retrouver Irene Dunne pour Mon épouse favorite et George Cukor le confronte une nouvelle fois à Katherine Hepburn dans l'éblouissant Indiscrétions. Mais curieusement, c'est pour un mélo (qui met en scène la mort d'un enfant et le désespoir de ses parents), La Chanson du passé que le comédien est nominé aux Oscars. Comme si, en dépit du triomphe que le public réserve aux pétillantes comédies produites par Hollywood, les studios continuaient à faire la fine bouche en les considérant comme des films mineurs. Hawks, Cukor, McCarey, Capra... Les grands noms de la comédie ont tous eu l'intelligence de faire appel au comédien, dont la filmographie est en tous points digne d'admiration. 
INDISCRETIONS de George Cukor (1947) - James Stewart, Cary Grant et Katharine Hepburn

INDISCRETIONS de George Cukor (1947) - James Stewart, Cary Grant et Katharine Hepburn

PENNY SERENADE (La Chanson du passé) - George Stevens (1941) - Cary Grant , Irene Dunne

PENNY SERENADE (La Chanson du passé) - George Stevens (1941) - Cary Grant , Irene Dunne

SUSPICION d'Alfred Hitchcock (1941) - Cary Grant et Joan Fontaine

SUSPICION d'Alfred Hitchcock (1941) - Cary Grant et Joan Fontaine

Mais il est un génie du cinéma qui a vu en Cary le comédien idéal et que nous n’avons pas encore cité : Alfred Hitchcock. Le maître du suspense dirigera notre homme à quatre reprises : Soupçons (1941), Les Enchaînés (1946), La Main au collet (1955) et La Mort aux trousses (1959). L’occasion lui est ainsi offerte d'ouvrir son registre, et sans rien perdre de son charme développer une ambiguïté nouvelle, qui culmine dans Soupçons, alors que l'on se demande s'il ne cherche pas à tuer sa femme ? Une sorte d'apothéose de la guerre des sexes telle que l'avait définie la screwball comedy d'une certaine manière. Nous ne reviendrons pas sur ces films de l'Oncle Alfred, ce sont des chefs-d' œuvre (même si La Main au collet est sans doute un cran en-dessous des trois autres), des livres entiers ne suffiraient pas à en décrire l'excellence. Mais force est de reconnaître qu'à l'égal d'un James Stewart, Cary Grant a su s'imposer comme étant l'un des comédiens-fétiches du maître. Ce n'est pas le moindre de ses mérites.
PEOPLE WILL TALK (On murmure dans la ville) de Joseph L. Mankiewicz (1951) - Cary Grant et Jeanne Crain

PEOPLE WILL TALK (On murmure dans la ville) de Joseph L. Mankiewicz (1951) - Cary Grant et Jeanne Crain

Après la guerre, la carrière du comédien connaît encore de très jolis jalons. A commencer par deux drames troublants : Cas de conscience de Brooks et On murmure dans la ville de Mankiewicz, deux cinéastes de premier plan, dont le profil n'est pourtant pas coutumier à notre homme. Elle et lui, le sublime mélo de McCarey, où Grant donne un prolongement à son personnage d'homme indécis et méfiant vis-à-vis de la gente féminine. Sans oublier deux comédies policières de Stanley Donen, Indiscret et Charade, où le comédien fait des merveilles. Le reste est dans l'ensemble moins digne d'intérêt (mais tout cela est tellement subjectif). Néanmoins les films s'espacent, on a le sentiment que la star s'est lassée. Sans doute consciente qu'il est de moins en moins confortable de jouer les amoureux transis dans des vaudevilles pas toujours réussis alors que l'âge gagne...
CHARADE de Stanley Donen (1963) - Cary Grant et Audrey Hepburn

CHARADE de Stanley Donen (1963) - Cary Grant et Audrey Hepburn

 Cary Grant dit adieu au cinéma en 1966, après le tournage d'un film des plus dispensables, Rien ne sert de courir... Il a alors 62 ans. L’âge de songer à s'occuper un peu de lui, et de l'enfant qu'il vient (enfin) d'avoir, issu d'un énième mariage. Tout cela semble exemplaire. Pourtant Cary Grant a traversé des moments de doute d'une intensité peu commune. Plutôt que de voir un psy, il a pratiqué l'autohypnose, avouant en avoir tiré un immense profit. Il a également consommé une bonne quantité de buvards de LSD, avant que cette drogue devienne l'horizon ultime du mouvement hippy. On le voit, le comédien n'était pas vraiment dans le moule... Ce qui aurait tendance à nous le rendre d'autant plus sympathique...
Yves Alion -  L’Avant-Scène Cinéma – La Dame du vendredi – avril 2014 (612)
CARY GRANT, la classe incarnée

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