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Film Noir : Histoire d'un genre

Publié le par Laurent Bigot

Le Démon des armes (Gun Crazy) - Joseph H. Lewis (1950)

Le Démon des armes (Gun Crazy) - Joseph H. Lewis (1950)

Comment un cycle de films américains est-il devenu l'un des mouvements les plus influents de l'histoire du cinéma ? Au cours de sa période classique, qui s’étend de 1941 à 1958, le genre était tourné en dérision par la critique. Lloyd Shearer, par exemple, dans un article pour le supplément dominical du New York Times (« C'est à croire que le crime paie », du 5 août 1945) se moquait de la mode de films « de criminels », qu'il qualifiait de « meurtriers », « lubriques », remplis de « tripes et de sang ». De fait, les grands studios - Paramount, Twentieth Century Fox, MGM et Warner Brothers - confiaient généralement ces « films de criminels » à leurs départements de série B, ne les produisant que pour combler les deuxièmes parties de doubles programmes. Les autres majors - RKO, Universal, United Artists et Columbia - ainsi que les studios plus pauvres PRC (Producers Releasing Corporation) les débitaient à la chaîne.
Film Noir -  Alain Silver & James Ursini, Paul Duncan (Ed.) – Ed. Taschen (2012)
 
Pitfall - André De Toth (1948)

Pitfall - André De Toth (1948)

Compte tenu de ces conditions, noyé sous l'opprobre de la critique et méprisé comme produit bas de gamme par l'industrie du cinéma, comment le genre a-t-il été érigé en « film noir» ? Comment ces œuvres ont-elles pu exercer une telle influence sur les deux générations suivantes de cinéastes, parmi lesquels Roman Polanski, Francis Ford Coppola, François Truffaut, Martin Scorsese, Claude Chabrol, Lawrence Kasdan, Luc Besson, Quentin Tarantino, Takeshi Kitano, David Fincher, Bertrand Tavernier, Stephen Frears, Spike Lee, Bryan Singer, Neil Jordan, pour ne citer qu'eux ? Comment, retrouvant un nouveau souffle baptisé « néo-noir », a-t-il pu se renouveler sans s'épuiser pendant plus de trois décennies ? Baptisé ainsi par Todd Erickson et analysé pour la première fois dans la deuxième édition de son ouvrage Film Noir: An Encyclopedic Reference to the American Style (1987), le néo-noir est né avec des films comme Chinatown de Polanski (1974), Conversation secrète de Coppola (1974), Taxi Driver de Scorsese (1976) et La Fièvre au corps de Kasdan (1981). 
Film Noir -  Alain Silver & James Ursini, Paul Duncan (Ed.) – Ed. Taschen (2012)
Le facteur sonne toujours deux fois - Tay Garnett (1946), d'après un roman éponyme de James M. Cain.

Le facteur sonne toujours deux fois - Tay Garnett (1946), d'après un roman éponyme de James M. Cain.

Comment se fait-il que ce soit un terme français, « film noir », qui ait été adopté pour désigner un genre d'abord anglo-saxon et qui figure désormais dans le vocabulaire de tout cinéaste, quelle que soit son origine ? La réponse réside dans la richesse et la complexité du mouvement. L’expression fut inventée par des Français, toujours fins critiques et grands amateurs de culture américaine. Elle fit son apparition dans des critiques de films presque immédiatement après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Sous l'Occupation, les Français avaient été privés de films américains pendant près de cinq ans. Lorsqu'ils purent en voir à nouveau à la fin de 1945, ils remarquèrent que les ambiances mais également les sujets étaient devenus plus sombres que dans les années 30. Les critiques Nino Frank et Jean-Pierre Chartier commencèrent à publier des articles sur ces films dès 1946. En 1955, bien avant que le film noir soit débattu dans un ouvrage ou un article anglophone, Raymond Borde et Étienne Chaumeton rédigèrent la première grande étude sur le sujet, Panorama du film noir américain. Les jeunes critiques/cinéastes de la revue Les Cahiers du cinéma (Claude Chabrol, François Truffaut, Jean-Luc Godard et Éric Rohmer, entre autres) reprirent le flambeau à la fin des années 50 et au début des années 60. Ils analysèrent l'œuvre de spécialistes du genre tels que Nicholas Ray, Robert Aldrich, Fritz Lang, Jacques Tourneur, Robert Siodmak ou Anthony Mann. Les Américains ne prirent le train en marche que lorsqu'une nouvelle génération de cinéphiles entra dans les écoles de cinéma à la fin des années 60. Se rebellant contre les canons de l'histoire du cinéma américain que voulaient leur imposer des critiques comme Arthur Knight ou Lewis Jacob, ces étudiants trouvèrent l'inspiration dans des classiques négligés du film noir tels que : Assurance sur la mortLa Griffe du passéLa Brigade du suicideDétour, Criss Cross, Le Démon des armes, La Soif du mal, Le Violent, Les Désemparés et En quatrième vitesse. Le début des années 70 fut marqué par la publication de plusieurs essais en anglais sur le film noir, parmi lesquels « Peignez-le en noir, l'arbre généalogique du film noir» de Raymond Durgnat et « Notes sur Je film noir» de Paul Schrader. Toutefois, quand parut enfin en 1979 la première étude approfondie du genre en anglais, Film Noir : An Encyclopedic Reference to the American Style, le terme « film noir» était encore largement inconnu aux États-Unis en dehors des écoles de cinéma. Ce ne fut qu'avec l'essor d'un mouvement « néo-noir» dans les années 80 que la presse grand public s'empara de l'expression.
Film Noir -  Alain Silver & James Ursini, Paul Duncan (Ed.) – Ed. Taschen (2012)

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