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Ma première rencontre avec Jean Renoir, par Erich Von Stroheim

Publié le par Laurent Bigot

Ma première rencontre avec Jean Renoir, par Erich Von Stroheim
« Parrni tous les metteurs en scène que rai connus au cours de mes diverses tribulations, j'en ai apprécié quelques-uns et j'ai adoré l'un. J'ai adoré D. W. Griffith comme on peut adorer celui qui vous a tout appris, celui qui vous a versé, sans réserve, le nectar de son génie. Il fut le plus grand de son époque : ce n'est pas un avis personnel ; tous ceux qui ont travaillé avec lui le disent comme moi. Mais il est un autre homme pour qui j'ai éprouvé, dès l'abord, une irrésistible sympathie : Jean Renoir.
« Avant de faire sa connaissance, j'avoue que j'étais sur la défensive ; je' venais de faire quelques tristes expériences avec ses collègues américains et j'avais dû quitter leur patrie en même temps que ma fonction.
«J'avais déjà subi pas mal de chocs en retour, conséquences de jalousies mesquines ou même de haines bien étalées. Donc, je tremblais tandis que j'attendais mon futur metteur en scène, dans le bureau à demi meublé que la Société, qui préparait alors «La Grande Illusion », avait prévu pour notre entretien. J'entendis des pas dans le couloir ; la porte s'ouvrit ; une lourde silhouette, accusée par les vêtements trop amples, s'encadra, obstruant l'entrée. Je suis incapable de décrire ce visage ; je dirai, simplement, que les yeux me frappèrent : ils ne sont pas beaux, mais d'un bleu éclatant et d'une intelligence aiguë. Une seconde plus tard, cet homme était près de moi et me plantait, sur chaque joue, un baiser sonore. D'ordinaire, je ne suis pas friand des marques excessives d'affection. Je dirai même que je déteste les poignées de main un peu longues lorsqu'elles viennent des personnes de mon sexe et, pourtant, je rendis, sans la moindre hésitation, cet inhabituel témoignage de cordialité.
« Puis, Renoir me saisit par l'épaule, m'éloigna pour me voir mieux ; enfin, me couvant du regard, m'exprima, en allemand, combien il avait aimé ce que j'avais déjà fait et combien il était content de me voir travailler à ses côtés. (II dit : à mes côtés et non : pour moi). Il n'était plus besoin de longues palabres ; j'avais compris, je savais que tout marcherait bien. Je me sentis seulement très malheureux à la pensée que je ne pourrais pas lui retourner le compliment, puisque je n'avais, hélas vu aucun de ses films. Mais je témoignai chaleureusement ma joie de travailler pour lui.
Nous nous mîmes à bavarder et je fus heureux de constater qu'il connaissait très bien mes films et même qu'il se rappelait, avec beaucoup plus de précision que moi-même certains d'entre eux, que j'avais parfaitement oubliés. Mais nous étions là pour parler avant tout de « La Grande Illusion» et du rôle que j'y tiendrais. J'avais lu un premier scénario hâtif qu'on m'avait communiqué et je me proposais - étant incorrigible - de faire quelques timides suggestions. Maintenant je savais qui était Jean Renoir et les précautions n'étaient plus de mise. Cet homme ne pouvait craindre ce que des âmes plus étroites prennent pour des crimes de « lèse-moi ». Je pouvais parler comme un frère, sans faux-fuyants. Lui-même ne chercha pas à gagner du temps, à ménager une occasion proche d'opposer un « non », plus ou moins voilé, à mes ouvertures. Il entra dans le sujet avec un enthousiasme qui me fit venir les larmes aux yeux. Il venait de me causer un plaisir inconnu depuis des années.
Ma première rencontre avec Jean Renoir, par Erich Von Stroheim
Tout le travail que je fis avec Renoir fut à l'image de cette première entrevue : cordial. Je ne connais pas un homme qui soit plus maître de ses nerfs. Je l'ai vu tandis qu'il tournait, au Haut-Koenigsburg, les scènes les plus importantes de «La Grande Illusion ». Tout semblait se liguer contre lui, même Dieu, puisqu'il se mit à neiger au milieu d'une scène - et il neigea si longtemps que Renoir dut modifier le scénario afin de justifier cette chute intempestive.
« Pendant cinq jours et cinq nuits, Renoir travailla avec opiniâtreté. Le sixième jour, Je soleil sortit des nuages et, en moins d’une heure, la neige fondit. Un nombre impressionnant de mètres de pellicule devenait ainsi inutilisable. Renolr ne broncha pas et, d'une voix égale, se contenta d'organiser un petit convoi de naphtaline, de plâtre et d'acide borique. Puis, il attendit tranquillement qu'il arrivât à destination.
« Sa patience est extraordinaire. Sans élever la voix, il commande encore et encore jusqu'au rendement maximum. Sa politesse à l'égard de tous ceux qui travaillent avec lui me semble d'autant plus stupéfiante que je suis moi-même incapable, en quelque langue que ce soit, de dire trois mots de suite sans jurer,
« Jean Renoir aurait fait aussi un excellent diplomate, car il a plus de finesse et d'habilité dans son petit doigt, que n'importe quel professionnel dans ce qu'ils appellent leur cervelle.
Extrait du journal « Cinémonde » (décembre 1937)

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