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MARCEL DALIO : A PROPOS DE "LA GRANDE ILLUSION"

Publié le par Laurent Bigot

MARCEL DALIO : A PROPOS DE "LA GRANDE ILLUSION"
"Mon avenir ne s'annonçait pas trop mal. Je n'avais plus besoin, comme en 1934, de m'exiler à Berlin avec Brasseur pour y tourner des films alimentaires. J'en gardais pourtant un souvenir vivace, de cet été allemand, passé à la Pension Impériale. Il y avait là une petite colonie française d'acteurs et de metteurs en scène, acharnés à dépouiller la U.F.A. de ses marks. Les dimanches au lac de Wenze, l'argent aussi facile que les femmes, les boîtes de nuit qui florissaient avant l'apparition imminente de la « discipline », nous vivions comme des marchands d'armes dans un Berlin encore frivole.
Oui, ce temps-là est bien fini, la chance semble m'avoir repris sous son aile. C'est ce que je pense ce jour-là, en rencontrant au Fouquet's un directeur de production qui commence par me faire un compliment pour mon rôle des Tricheurs.
- J'ai vu cette pièce où tu jouais un juif. Tu étais très bien. Ecoute, je suis sur une affaire en ce moment. Il y aura peut-être un rôle de juif dans la première partie du film. Je te ferai signe. (…)
Quelque temps plus tard, je suis convoqué chez le directeur de production :
- Eh bien, on peut dire que tu as de la veine. Le Vigan devait jouer un paysan qui s'évade avec Gabin, mais il trouve que le rôle n'est pas assez beau. Alors, on a pensé que Gabin pourrait s'évader avec le petit juif. Ça t'intéresse?
Si ça m'intéresse ? Quelle question ! Voilà comment j'ai été engagé dans la Grande Illusion de Jean Renoir."
MARCEL DALIO : A PROPOS DE "LA GRANDE ILLUSION"
"Renoir, je le connais vaguement, sinon pas du tout. C'est l'homme qui a fait les Bas-FondsBoudu sauvé des eauxLe Crime de Monsieur Lange, des films que j'admire. J'ai ce que je voulais. Un rôle, un vrai rôle pendant tout le film, avec des acteurs que j'aime, Gabin, Stroheim, Fresnay, Carette... Et, ce qui n'est pas à négliger, je toucherai un cachet de dix mille francs.
Nous partons tourner à Colmar et dans le Haut Koenigsbourg, Au début, je trouve mes premières scènes un peu monotones. Je n'ai pas grand-chose à faire ou à dire. Dans ce camp de prisonniers, moi, le juif aisé, je nourris mes camarades grâce aux colis que ma famille m'envoie. Je ne saisis pas la signification profonde du film, je ne le vois pas dans son ensemble. Renoir est charmant avec nous, mais, malgré son allure de bon vigneron, il m’intimide. Pourtant, le soir à l'auberge, les dîners où nous nous retrouvons tous sont très détendus. On boit sec. Je m'aperçois que Renoir est quelqu'un à qui on peut parler et, lorsque arrive la grande scène de l'évasion, je Iui dis, après avoir pris mon courage à deux mains :
- Ecoutez, Jean, il y a quelque chose qui cloche dans cette scène. Ces deux hommes s'évadent avec une trentaine de morceaux de sucre pour gagner la frontière. L'un des deux hommes est juif, il se casse la cheville et l'autre lui masse la cheville comme une infirmière. Je crois que leurs rapports devraient être différents. Presque le contraire de ce qu'ils sont actuellement.
Renoir m'écoute avec attention et tombe d'accord avec moi. Cela donne cette scène surprenante où les deux amis évadés d'un camp vont finir par s'engueuler, avec Gabin qui me dit : « Les juifs, j'ai jamais pu les blairer ! » Notre évasion prend une autre dimension, ainsi d’ailleurs que mon rôle. De simple suiveur, je deviens participant actif ; tout ce que je dis jusqu'à la fin de notre aventure compte. C'était l'un des talents de Renoir que de prendre en considération - ou peut-être de faire semblant - ce que lui disaient les acteurs. N’importe quel autre metteur en scène m’aurait rabroué : ‘Ecoutez, laissez-moi faire mon métier. » Pas lui. Il avait une telle façon de mettre les comédiens à l’aise, surtout ceux qui avaient le trac comme moi, que, même de dos, on pouvait être sublime !
MARCEL DALIO : A PROPOS DE "LA GRANDE ILLUSION"
Ses rapports étaient encore différents Erich von Stroheim, qui avait un renom mondial comme acteur mais aussi comme metteur en scène. J’avais vu ses films : Folies de femme, La Veuve Joyeuse, mais je n'en avais pas saisi la beauté. Je regardais surtout les figurantes...
Stroheim était un homme admirable d'une grande générosité, qui s'inclinait tout le temps avec une politesse exquise. On oubliait complètement que son personnage de hobereau prussien et le «von» qui se promenait entre Erich et Stroheim étaient de purs produits de son imagination. Il était devenu celui qu'il avait imaginé. Après avoir impressionné l'Amérique, il y avait connu des jours moins glorieux et il était venu se refaire une beauté en France. Même lorsqu'il ne jouait pas, Stroheim était toujours en représentation. Mais son monocle, sa raideur étudiée (et accentuée par un corset), sa voix mélodieuse, sa façon de vider un verre d'un coup sec en se jetant en arrière nous semblaient le comble du naturel.
Pour Renoir, Stroheim représentait Bismarck, une marionnette qui servait son propos et dont il tirait les fils avec précaution. Déférent à l'égard de Stroheim-acteur, Renoir se surpassait avec Stroheim-metteur en scène lorsque tous deux discutaient de cinéma. Peut-être sentait-il que ce lion pudique et timide pouvait sortir ses griffes... Il les avait légèrement montrées une ou deux fois et Renoir s'était mis à pleurer devant lui.
- Eh bien, partez puisque ce n'est plus possible, partez, nous nous débrouillerons sans vous... _
C'était habile de la part de Renoir, car Stroheim, l'orage passé, avait retrouvé sa courtoisie habituelle et tout était rentré dans l'ordre.
MARCEL DALIO : A PROPOS DE "LA GRANDE ILLUSION"
Nos dîners étaient généralement animés par Carette, qui montrait le meilleur de son esprit de titi parisien, lorsque Yvonne Printemps venait retrouver Pierre Fresnay. Celui-ci continuait à se conduire dans la vie comme le capitaine de Boieldieu qu'il incarnait dans le film. A table, on plaçait Printemps à côté de Carette, qui attaquait aussitôt de son incroyable voix traînante :
- Dis donc, Pierre, je me la taperais bien, la chanteuse ! Fais voir comment qu' t'es belle ! Elle a d'belles miches, Yvonne, j'peux pas y goûter ?
Et il lui pinçait les seins en criant : « Pouet, pouet » ! Fresnay souriait difficilement et disait à Printemps :
- Voyons, Yvonne...
Renoir lançait à Carette, pour la forme :
- Allons, tiens-toi, Julien...
Printemps riait aux éclats et Carette enchaînait, lui caressant les bras :
- Dis donc, Pierre, tu vas pas t' les garder pour toi tout seul ces beaux bras-là ? Vovonne va m'les mettre autour de mon p'tit cou d'acteur baisable et généreux, pas vrai, Vovonne ?
Fresnay, gêné, détournait le regard, tandis que tout le monde s'esclaffait. (…)
Le tournage s’achevait. C’était mon premier grand rôle. Mon troisième film. Et quel film ! Mais je ne savais pas à l’époque que je venais de participer à un chef-d’œuvre, je ne le devinais même pas.
Lorsqu’en 1937, je me rends au Marivaux pour la présentation du film à la presse, j'ignore tout de ce que je vais voir. Pour commencer, une sensation agréable : mon nom voisine sur l'affiche et au générique avec ceux de Fresnay, Gabin, Stroheim. Pendant la projection, je ne vois que moi, je n'entends que mes répliques. Lorsque je sors du Marivaux, j'ai vu La Grande Illusion avec Dalio et quelques vagues acteurs et je n'ai pas vraiment d'opinion sur le film.
Le soir, grande première au Moulin-Rouge. Je suis encore là, cette fois à côté de Stroheim, ce qui me flatte. Gabin n'est pas venu. J'ai l'impression qu'il n'a pas envie de partager le gâteau avec les autres vedettes. Il est excellent dans le film, mais certaines scènes lui échappent au profit de Fresnay, Stroheim ou même moi. Ce n'est pas le genre de situation qui plaît à une vedette.
Ce soir-là, je me regarde à peine. Je vois La Grande Illusion, un chef-d'œuvre de Jean Renoir qui a réussi à soutenir cette gageure : conquérir les cinéphiles et le public.
C'est un grand succès pour Renoir. Les voix haineuses qui vont s'élever deux ans plus tard devant La Règle du jeu chantent ses louanges. Même les anciens combattants aiment le film : c'est tout dire.
 
Dalio - Mes années folles - 1976 - Editions J.C. Lattès

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