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Henri Jeanson : JOUVET, comédien de l’écran

Publié le par Laurent Bigot

Henri Jeanson : JOUVET, comédien de l’écran
Jouvet ? J'en connais plusieurs, car il en existe beaucoup.
II y a tout d'abord, là-bas, tout au fond à plus de vingt ans d'ici, le comédien qui, sous l'austère autorité de Copeau, trouvait le moyen de brûler les planches sur la scène en ciment armé du Vieux Colombier, jouant avec la même allégresse intérieure et une spectaculaire variété de moyens, La Folle Journée de Mazaud, L 'Œuvre des Athlètes de Duhamel, et Le Philinte de Molière.
Ce Jouvet-là, ce Jouvet tonitruant, haut en couleur, impertinent, nuancé, guignolesque ou sceptique, mais toujours si lucide, si intelligent, si au-dessus de sa condition, c'est le Jouvet de notre jeunesse, celui qui justifie nos vieux enthousiasmes.
C'est à lui que nous pensons quand nous disons : Copeau. Et lorsque j'évoque le Filiatre-Desmelin de L'Œuvre des Athlètes, je ne peux m'empêcher de penser, sans savoir exactement pourquoi, à quelque dessin de Grandville...
Henri Jeanson : JOUVET, comédien de l’écran
Il y a ensuite le Jouvet directeur, un Jouvet qui a pénétré tous les secrets de son entreprise, appris les mille et un métiers de sa profession et qui peut l'exercer, cette profession, sous toutes ses formes.
Un directeur, selon Jouvet, ce n'est pas seulement un Monsieur qui lit des manuscrits, engage des comédiens et entretient des relations distinguées avec ses commanditaires, c'est aussi un décorateur, un électricien, un menuisier, un conférencier, un metteur en scène, un acteur et un spectateur... Un directeur, c'est un monde fou.
J'étais avec lui à l'Athénée, il y a cinq minutes. Ce soir, le rideau se lèvera pour la première fois sur la première réplique du premier acte de La Folle de Chaillot.
Harassé, les traits tirés par la fatigue de ces extraordinaires et passionnantes nuits de veille qui précèdent les générales - ces nuits qui se terminent par des cafés noirs sur des zincs - Jouvet, jeté sur un canapé, dormait d'un sommeil de charpentier. Autour de lui, dans les couloirs, dans les escaliers, dans la loge du concierge, dans le cagibi de la secrétaire et dans le vestibule régnait une agitation incroyable. Une dactylographe tapait fébrilement des choses sur des carrés de papier, des garçons de course livraient des corbeilles de fleurs et des gerbes. Les coups de téléphone se succédaient comme des appels au secours.
Le bureau de Jouvet avait cet aspect abandonné, ce désordre inanimé des appartements dont on vient de conduire le locataire au cimetière... Voici, sur une table, des notes de mise en scène qui ne servent plus à rien, des accessoires désormais sans objet... Un terrible et mélancolique temps mort sépare toujours la dernière répétition de travail de la générale. Il n’y a plus rien à faire qu'à attendre. On est sans pouvoir et sans influence... On a répété pendant deux mois.... On travaillait ferme, on bûchait, on cherchait, mais tout de même on se la coulait douce. Peu à peu, le texte de Giraudoux prenait possession de vous... et se cristallisait... Quel apaisement... On se disait : «Jamais je ne le saurai... ces tirades sont si longues... Quand on en commence une, c'est un peu comme si l'on partait pour l'autre bout du monde ... »
Mais tout à coup, Jouvet s'est dressé, il se frotte les yeux :
- Ah ! tu étais là ? Qu'est-ce que tu fous ? Viens voir le décor. (A peine réveillé, déjà debout, à peine debout, déjà au travail.) Je veux rectifier mes éclairages.
Sur le plateau, Camille et Léon, les deux machinistes, montent avec tranquillité ce décor de Bérard qu'ils ont construit avec amour.
- Hein, me dit Jouvet, ça, c'est du boulot... Non ?
Du vrai travail français... Un pays qui a des types comme Camille et Léon est un pays qui tient debout... et tu n'as pas vu Moréno !...
Il s'est assis au milieu de l'orchestre... Sur la scène la fête s’organise...
Ce sera une belle fête...
Henri Jeanson : JOUVET, comédien de l’écran
Le troisième Jouvet est l'acteur de cinéma. C'est un Jouvet à la fois distrait et attentif, tout près de vous et qui pourtant garde ses distances.
Au cinéma, Jouvet s'aventure prudemment devant l'appareil dont il se méfie un peu...
Mais au cinéma comme au théâtre, il respecte les gens qui « connaissent leur truc ».
- Duvivier, Carné, je n'ai qu'à les laisser faire. D'ailleurs, leurs intentions m'échappent... qu'ils me conduisent... moi, en usine, je ne suis qu'un pauvre touriste...
La fébrilité appliquée de Carné, la vivacité tranquille de Duvivier, leur commune agitation déconcertent un peu Jouvet.
Mais il a une secrète tendresse pour Jean. Jean c'est Renoir...
Avec Renoir il se sent en sécurité et presque chez lui dans un studio. Le film est une histoire qui se passe entre amis, à la bonne franquette.
- Le cinéma est un repos... Quand j’ai mis en scène une pièce de Giraudoux et que je me trouve au studio, j'ai l'impression d’être en vacances. Bien sûr, je pense à mon rôle, je l'apprends, je le travaille, mais ensuite, pour moi, c'est un jeu d'enfant que de le détailler, ce rôle, par petits bouts, en laissant à d'autres le soin de les ajuster.
Les films où paraît Jouvet sont toujours mieux joués que les autres films.
Car, bien qu'ils s'en défendent, les comédiens de cinéma, pourtant si sûrs de leur talent, de leur prestige, si jaloux de leur autorité, retrouvent devant Jouvet leur timidité, leur appréhension, leur manque de confiance, leur inquiétude et toutes ces choses désagréables, ces sentiments confus qui forment ce qu'on appelle la conscience professionnelle.
La présence de Jouvet leur révèle tout à coup leurs limites. Il observe de son œil de poisson, avec une curiosité amusée, ces grandes vedettes de l'écran dont il ne voudrait sans doute pas entendre parler pour jouer dans son théâtre, les utilités.
Pendant que Carné réglait les lumières d'Hôtel du Nord ou Siodmak celles de Mister Flow, Jouvet, gentiment, fraternellement, prenait Mlle Annabella ou Mlle Feuillère par le bras et l'entraînait dans la cour.
 - Venez répéter, voulez-vous... Je ne suis pas sûr de mon texte.
Annabella répétait.
- Si vous disiez ça... plutôt comme ça... hein ? Je vous dis ça... On ne joue pas tout seul, n'est-ce pas ?
Et c'est ainsi que, sans le vouloir, naturellement, à l'insu des autres et de lui-même, Jouvet mettait des scènes en scène...
Parfois, on assistait à de savoureux entretiens. Un jour, tandis qu'on tournait Entrée des Artistes, Jouvet avisa une jeune actrice qui lui semblait jolie.
- Pourquoi ne faites-vous pas de théâtre ?
- Le théâtre, lui répondit-elle, ingénument, le théâtre ? Vous êtes fou... Mais Monsieur, le théâtre sera mort dans un an ! C'est fini !
Et elle éclata de rire. Marc Allégret lui dit :
- Savez-vous à qui vous venez d'annoncer la mort du théâtre ? A Jouvet.
- Et alors ? Qu'est-ce que ça peut lui faire... Si c'était un acteur de théâtre, je comprendrais... mais c'est un acteur de cinéma !
 
Henri Jeanson, paru dans Paris Théâtre n°18 (1948)

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