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UN REVENANT – Christian-Jaque (1946) – Louis Jouvet, François Périer, Gaby Morlay, Louis Seigner

Publié le par Laurent Bigot

UN REVENANT – Christian-Jaque (1946) – Louis Jouvet, François Périer, Gaby Morlay, Louis Seigner
Ce revenant qui, la quarantaine franchie, continue à hanter la mémoire, comment le conjurer ? Spectre à malices, il se drape dans un suaire aux changeantes couleurs. On croit le saisir et, léger, il s'esquive. Il ébouriffe, fait des pieds de nez, tire la langue. Au claquement des répliques, son drame bourgeois vire au vaudeville. Le vinaigre de la satire assaisonne la sauce policière. La comédie fuse dans le crépitement des mots d'auteur. Les comédiens rompus à ces brillants exercices triomphent dans la virtuosité. Le réalisateur, célèbre pour ses exercices de voltige, a freiné ses travellings et s'est borné à prêter l'oreille pour mettre en valeur un texte pince-sans-rire où parfois, les larmes affleurent. Le dialoguiste qui venait de fustiger les bourgeois coincés et couards de Boule de suif poudré, cette fois, de mélancolie à fleur de peau les échanges les plus cinglant, voire les plus sanglants.
Raymond Chirat - Vous êtes mon Lyon... - Un revenant (Christian-Jaque) - L'Avant-scène Cinéma (398, janvier 1981)
Un Revenant, c'est en fin de compte un film à la Jeanson. Jeansonnissime. Oscillant entre la rafale des répliques brèves et barbelées et l'ampleur des morceaux de bravoure. Dialogues à l'emporte-tête, monologues au parfum tenace où perce parfois un soupçon de sentimentalisme, paraphe de la signature du dialoguiste. Il en va ainsi de la visite de Jean-Jacques à la chambre qui abrita ses défuntes amours, des adieux de Geneviève adressés du bout de sa lorgnette à l'honorable société locale, de la visite succulente de Tante Jeanne à celui qu'elle a connu jeune homme et qui, sans doute, l'a fait rêver. Performances d'acteurs qu'on oublie de nos jours, qui, pourtant, sont inoubliables et qui s'appellent Morlay, Moréno, Jouvet. Mais aussi Périer, Seigner, Brochard, messieurs et dames qui savaient ce que parler veut dire et jouaient la comédie de royale manière. Dans ce film où chacun, justement, se donne la comédie, leur triomphe est assuré.
Raymond Chirat - Vous êtes mon Lyon... - Un revenant (Christian-Jaque) - L'Avant-scène Cinéma (398, janvier 1981)
UN REVENANT – Christian-Jaque (1946) – Louis Jouvet, François Périer, Gaby Morlay, Louis Seigner
L'histoire :
Edmond Gonin, qui, toutes affaires cessantes, se hâte de rejoindre son beau-frère Jérôme Nisard, pour lui apprendre l'effarante nouvelle : Jean-Jacques Sauvage est revenu à Lyon. Bien mieux, le voici, sur les talons d'Edmond.
Autrefois, dans cette maison, une machination avait été ourdie contre lui, riche d'espérances mais pauvre matériellement, parce qu'il faisait la cour à Geneviève Nisard. Le guet-apens préparé, Jean-Jacques tomba dans le piège et, voulant rejoindre Geneviève, fut proprement descendu d'un coup de feu par Jérôme qui avait pris, soit disant, le visiteur nocturne pour un cambrioleur. Pendant que le pauvre amoureux de débattait entre la vie et la mort, on pressa le mariage de Geneviève et d'Edmond. Guéri, Jean-Jacques Sauvage, n'avait plus qu'à s'effacer. Il s'exila.
Il revient dans sa ville natale, célèbre et adulé. Il dirige en effet une compagnie de ballet. Au théâtre se présente un jeune homme, désireux de lui proposer des maquettes de décors. C'est François Nisard, le fils de Jérôme. Jean-Jacques agit rapidement. En même temps qu'il précipite François, émerveillé de sa bonne fortune, dans les bras de la danseuse étoile Karina, il reconquiert le cœur de Geneviève, ravie de ses rendez-vous clandestins et de la vie de théâtre qu'elle découvre avec émerveillement. La première du spectacle sera mouvementée. François qui a compris qu'il n'était qu'une amourette passagère pour Karina essaie de se suicider en se précipitant des cintres sur la scène.
Paris attend Sauvage ; toujours ironique et amer, il retrouve sur le quai de la gare Perrache une Geneviève confiante. En quelques mots, il l'humilie, la renvoie à son destin de Madame Gonin. Et, tandis que le train s'ébranle, emmenant aussi le tendre François qu'il n'a pas voulu abandonner, le «revenant » voit disparaître les fantômes de son passé. 
Edmond (Louis Seigner) (faussement étonné) : Jean-Jacques ?... Non ?...
Jean-Jacques (Louis Jouvet) : Tu ne m'avais pas reconnu?
Edmond : Oh, c'est si loin...
Jean-Jacques (il le fixe, impitoyable) : J'aurais pourtant bien cru que tu m'avais reconnu, tu courais si vite dans la rue...
Edmond (mal à l'aise) : Je cours toujours beaucoup, pour gagner, du temps... Cher Jean-Jacques (il lui tapote l'épaule)... tu n’as pas changé ! Et... tu te portes bien, oui ?... (Il continue à se frotter mécaniquement les mains).
Jean-Jacques : Très bien, depuis la fameuse dernière fois...
Edmond : Ah, quelle histoire ! ...
Jean-Jacques : Oh, de l'histoire ancienne...
Edmond : Une tragédie !...
Jean-Jacques (bref) : Un fait-divers...
Edmond : Ta blessure?
Jean-Jacques : Cicatrisée...
Edmond : Ah ! Et tu es de passage ici, naturellement ?... Tu repars quand ?
Jean-Jacques : J'arrive à peine, cher Edmond ...
Edmond (toujours nerveux) : Je te demandais ça, tu sais...
Jean-Jacques : Je sais, je sais, je sais... Es-tu content au moins... et les affaires ?...
Edmond (levant les mains) : Oh, terribles, terribles ! C'est à ce point mon cher, que si tu me demandais de te prêter... (Il se rapproche de Jean-Jacques qui a l'air faussement intéressé) …tiens, je ne sais pas, moi... dix mille, enfin, cinq mille francs... j'en serais bien incapable malgré tout le plaisir que j'éprouve à te revoir... Eh! oui, eh ! oui, mon cher !
Jean-Jacques (sur lui) : Toi non plus tu n'as pas changé Edmond. (Un silence.) Et Geneviève?
Edmond (il se retourne, méfiant, baisse les yeux et à voix basse) : Ah, pauvre Geneviève !....
Jean-Jacques : Non ?...
Edmond (Après une légère hésitation) : Oui, il y a sept ans !... Oh, elle n'a pas souffert...
Jean-Jacques : Comment est-elle morte ?
Edmond : Très simplement... Comme d'habitude ... le cœur... cardiaque... maladie de famille ...
Jean-Jacques : Elle ne t'a jamais parlé de moi?
Edmond : Jamais !
Jean-Jacques : Pourtant... quand elle a appris ce qui s'était passé.
Edmond : Qu’étais-tu à ses yeux ?... Un ami de son frère ... rien de plus.
Jean-Jacques (pensif) : Rien de plus...
Edmond : Dis-moi, Jean-Jacques (ils se regardent) si tu retrouves à Lyon quelqu'un de nos anciens amis, garde-toi de faire allusion devant lui à un drame que nul n'aurait le mauvais goût de te rappeler...
Jean-Jacques : Mais, qu'ai-je donc à redouter?
Edmond : Geneviève est morte... songe-z'y... Le scandale n'est pas un sujet de conversation...
Jean-Jacques : A propos, comment va son frère Jérôme ?... Est-il toujours le meilleur fusil de la famille ?... J'aimerais bien le revoir...
Edmond : Oh, tu serais bien déçu... Ah, oui !... Il a tant de soucis en ce moment... Et toi, qu'est-ce que tu fabriques ?
(Edmond se rapproche de Jean-Jacques qui lui lance un regard puis s'éloigne et fait un rapide tour dans la pièce, inquisiteur.)
Edmond : Que regardes-tu ?
Jean-Jacques : Cet appartement où Geneviève a vécu... Elle a eu une jolie existence... (Il baisse les yeux.) Pauvre Geneviève... (il repart et change brusquement de ton.) Non merci, je ne suis pas fatigué... (Il se rapproche d'Edmond, figé, de dos.) Au revoir Edmond Gonin... Et si par hasard tu me rencontres dans la rue, ne t'enfuis pas...
Edmond : Mais, au contraire, voyons ...
Jean-Jacques (sans bouger) : Donne-moi seulement un grand coup de chapeau que je te rendrai aussitôt, car j'ai horreur des dettes de politesse... (Il s'éloigne vers la droite puis, se retournant, chapeau dans la main gauche, lève le bras, théâtral) Pour solde de tout compte ! (Il sort, grandiose.)
« Il y a vingt ans, lorsque j'ai quitté cette ville, je manquais un peu de vraie gaîté... Et dans le train qui m'emportait, je me disais : « Tout de même, cette Geneviève, j'ai failli mourir pour elle ... Et elle a fichu le camp avec ce cher Edmond... Elle aurait pu au moins m'écrire un mot, un petit mot, histoire  de me laisser quelque chose d'elle. Et j'imaginais votre lettre... Tenez, une lettre un peu comme celle-ci : "Mon amour. Te souviens-tu de cette chanson de Mozart que nous chantions quand nous étions heureux ? Nous la chantions souvent... Une bien belle chanson, un bien bel amour... " C'est sur cet air un peu mélancolique que nous penserons à nous désormais ... car je t'ai quitté, mon amour (... ) Ne te plains pas trop ... Après tout, mieux vaut se souvenir sur du Mozart que sur du Meyerbeer ... » 
UN REVENANT – Christian-Jaque (1946) – Louis Jouvet, François Périer, Gaby Morlay, Louis Seigner
HENRI JEANSON, auteur, né à Paris en 1900, mort en Normandie en 1970, il fut journaliste à la dent dure, dialoguiste au cœur tendre, brillant créateur de comédies pour le Boulevard, de scénarios pour l'écran. C'était lui, Jeanson, le doux-amer qui parlait à l'emporte-pièce et faisant mouche des quatre fers, derrière Duvivier (Pépé le MokoUn Carnet de balAu Royaume des cieuxLa Fête à Henriette) derrière Christian-Jaque (Boule de suifUn revenantFanfan-Ia-Tulipe) et encore Siodmak (Mister Flow), Marc Allégret (Entrée des artistes), L'Herbier (La Nuit fantastique), Faurez (La Vie en rose), Decoin (Les Amoureux sont seuls au monde), j'en oublie. Mais oui, j'oublie «Atmosphère ...»
Dans ses «mots», il se mettait tout entier, capable - Françoise Giroud dixit - quand un mécontent lui bottait les fesses, d'enchaîner sans se retourner : «C'est du 43». On disait méchamment - on le redira pour Audiard - «le Prévert du pauvre» ; en fait, ce serait plutôt à Giraudoux qu'il fait penser, et jamais il n'a prétendu être un poète démiurge transfigurant les phrases de M. Tout-le-monde, seulement un anar atypique de gauche et de droite en même temps - pacifiste en 39, une position difficile à soutenir - dandy au gilet rouge fourvoyé chez les cuistres. Ce quichotte pouvait agacer, mais le ridicule n’était pas de son côté : plutôt en face.
Méandres lyonnais autour d’Un Revenant – Bernard Chardère - Un revenant (Christian-Jaque) - L'Avant-scène Cinéma (398, janvier 1981)
UN REVENANT – Christian-Jaque (1946) – Louis Jouvet, François Périer, Gaby Morlay, Louis Seigner
Jérôme : Ah! voilà pourquoi tu es revenu ... un règlement de compte...
Jean-Jacques : Une mise au point... une rectification du tir...
Jérôme : J'ai tiré sur toi... parce que je t’avais pris pour un cambrioleur... c'est tout !
Jean-Jacques : «Le quiproquo tragique» ? Non, Jérôme, non... Tandis que ton noble papa attendait les nouvelles dans son bureau, à l'ombre d'un Christ d'importation espagnole, toi, tu guettais l'arrivé de ta victime en caressant la crosse du ravissant revolver d'occasion offert par Edmond...
Jérôme : Tu divagues... c'est cette pauvre Geneviève qui a tout machiné.
Jean-Jacques : Tiens !
Jérôme : .... Je peux te le dire maintenant, elle était lasse de cette liaison sans avenir.
Jean-Jacques : Continue...
Jérôme : C'est elle qui t'a rendu un piège en te fixant, par lettre, ce rendez-vous inhabituel...
Jean-Jacques : Continue...
Jérôme : Quand tu as frappé à sa porte...
Jean-Jacques : Humm ?...
Jérôme : Elle n'était pas dans sa chambre, mais derrière toi... C'est elle qui a tiré...
Jean-Jacques : Tiens ?...
Jérôme : La preuve : elle t'a raté... Moi, j'aurais fait mouche !
Jean-Jacques : Oui...
Jérôme : Le lendemain matin, après une nuit de méditation,  j'ai inventé cette histoire de cambrioleur qui a satisfait chacun, à commencer par toi… Voilà ce qui aurait pu se passer... mais tu connaissais Geneviève… elle eût été incapable de jouer un rôle aussi odieux... Par conséquent... tenons-nous-en à ceci : il n'y a rien eu entre elle et toi.
Jean-Jacques : Rien ! Même pas mon propre cadavre...
Jérôme : Un conseil : oublie cette histoire... et restons-en à la version primitive : je t'ai pris pour un cambrioleur, voilà la vérité...
Jean-Jacques : La vérité ?
Jérôme : Je le jure sur les cendres de Geneviève...
Jean-Jacques : Me voilà fixé... (près de la porte, il reprend la queue de billard et vient la rapporter à Jérôme) Tiens... Tel tu étais quand je suis arrivé, tel je te quitte... Reprends la pose... Rien ne s'est passé... 
UN REVENANT – Christian-Jaque (1946) – Louis Jouvet, François Périer, Gaby Morlay, Louis SeignerUN REVENANT – Christian-Jaque (1946) – Louis Jouvet, François Périer, Gaby Morlay, Louis Seigner
Le journal d’une époque : 1945 – 1950. Les metteurs en scène
 
Si l'on doit attendre encore dix ans pour que Jean Renoir participe à un nouveau film français (French cancan, 1955) rentrent en revanche au pays Julien Duvivier et René Clair qui, respectivement avec Panique (1946) et Le silence est d'or (1947), démontrent qu'ils n'ont rien perdu de leur talent d'autrefois. Arrivent également des États-Unis une nuée de films hollywoodiens - près de six années de productions patiemment entassées - qui ne demandent qu'à déferler sur les écrans d'Europe. Cette sortie massive - la proportion avoisine trois films américains pour un français - ne peut qu'affaiblir notre cinéma. Malgré un manque évident de moyens suite à l'appauvrissement entraîné par la guerre et à la lente réinsertion de chacun dans une vie normale, plusieurs longs métrages de qualité sont pourtant réalisés : Antoine et Antoinette (Jacques Becker, 1946), Le diable au corps (Claude Autant-Lara, 1947), Quai des Orfèvres (H. G. Clouzot) Les amants de Vérone (André Cayatte, 1948).
 
Sous le ciel romain Christian-Jaque met en images l'épopée grandiose de Stendhal, La Chartreuse de Parme (1947), avec en vedette la nouvelle idole de la jeunesse, Gérard Philipe. C'est l'époque du plein essor des co-productions avec l'Italie : Au-delà des grilles de René Clément, en 1948, Les derniers jours de Pompéï  de Marcel L'Herbier, en 1949.
Jean Grémillon réalise Pattes blanches (1948), Henri Decoin Les amoureux sont seuls au monde (1947), Pierre Chenal, revenu de son refuge argentin, La foire aux chimères (1946), Louis Daquin, Le point du jour (1948).
 
Quelques nouveaux cinéastes apparaissent : Yves Allégret (Dédée d'Anvers, 1947) Jacqueline Audry (Gigi, 1948), Henri Calef (Jericho, 1945), Jean-Paul Le Chanois (L'école buissonnière, 1948), Jean-Pierre Melville (Le silence de la mer, 1949).
 
Le cinéma comique - ou plutôt la comédie - se porte bien. Les frères Prévert tentent de renouveler un genre parfois limité ; mais après Adieu Léonard (1943), Voyage surprise (1947) ne rencontre pas le succès escompté. Jacques Tati révèle son esprit bien particulier dans Jour de fête (1947-1949). Noël-Noël et Jean Dreville travaillent ensemble à La cage aux rossignols (1944-1945) et aux Casse-pieds (1948). Carlo-Rim sort des sentiers battus avec L'armoire volante (1948) dont la vedette Fernandel est toujours en tête du box-office. Rellys fait rire (Les aventures des Pieds Nickelés, de Marcel Aboulker, 1947), Bourvil (Miquette et sa mère, de H. G. Clouzot, 1949) et Robert Dhéry (Branquignol, Robert Dhéry, 1949) commencent à se faire connaître.
 
Le Cinéma des années quarante, par ceux qui l’ont fait (Tome 4, Le Cinéma d’Après-Guerre : 1945-1950) – Christian Gilles – Ed. L’Harmattan (2000)
UN REVENANT – Christian-Jaque (1946) – Louis Jouvet, François Périer, Gaby Morlay, Louis Seigner
UN REVENANT – Christian-Jaque (1946) – Louis Jouvet, François Périer, Gaby Morlay, Louis Seigner
UN REVENANT – Christian-Jaque (1946) – Louis Jouvet, François Périer, Gaby Morlay, Louis Seigner
UN REVENANT – Christian-Jaque (1946) – Louis Jouvet, François Périer, Gaby Morlay, Louis Seigner
UN REVENANT – Christian-Jaque (1946) – Louis Jouvet, François Périer, Gaby Morlay, Louis Seigner
UN REVENANT – Christian-Jaque (1946) – Louis Jouvet, François Périer, Gaby Morlay, Louis Seigner
Jean-Jacques (à François) : Je vous connais bien mon cher… j’ai eu vos vingt ans. Ecoutez faites ce que vous aimez. Mais aimez ce que vous faites. Je ne connais pas votre père, mais lui n’a pas eu vos vingt ans. Alors arrangez-vous pour ne pas avoir sa cinquantaine, hein… Faites-moi confiance. 
UN REVENANT – Christian-Jaque (1946) – Louis Jouvet, François Périer, Gaby Morlay, Louis Seigner
François Périer est né le 10 novembre 1919 à Paris. Il fut longtemps le jeune premier «de caractère», romantique, mais dans la gentillesse et l'humour, timide, un brin cocasse, d'un cinéma français encore sous l'emprise du théâtre de boulevard. Il sut composer ses rôle en les déséquilibrant toujours un peu à sa façon adroite et personnelle, avec un temps d'hésitation entre la réalité d'une situation et l'interprétation mentale de cette réalité - jeu traditionnel et typique du comédien de vaudeville. Mais François Périer apportait toujours avec bonheur la «touche d'humanité» qui camoufle à merveille la mécanique d'un rire destiné à «avoir le spectateur au sentiment». Dans la pantomime, il eût été Pierrot enfariné. A l'écran, il prit la succession immédiate de René Lefèvre et de Noël-Noël - en succession plus lointaine d'Harry Langdon, avec un petit quelque chose des personnages au cœur tendre dessinés par Walt Disney.
Il a débuté très jeune. Élève de René Simon à quinze ans (de 1934 à 1937), jouant en amateur dans la troupe des «Compagnons du plateau», puis élève d'André Brunot pendant une année (1938-39) au Conservatoire de Paris, après avoir obtenu le Prix Réjane, en 1938 (mais aucune récompense au Conservatoire, ce qui fit une manière de scandale).
La guerre venue, il avait déjà acquis une certaine notoriété en campant des petits rôles (dans LA CHALEUR DU SEIN, de J. Boyer ; L'ENTRAINEUSE, d'A. Valentin ; HOTEL DU NORD, de M. Carné, 1938 ; LA FIN DU JOUR, de J. Duvivier ; LE DUEL, de P. Fresnay). Mais sa carrière avait déjà pris, au théâtre, un bel élan. Sa chance au cinéma lui vint avec PREMIER BAL, de Christian-Jaque, en 1941, où il donnait la réplique à deux jeunes comédiennes : Marie Déa et Gaby Sylvia. Il devint rapidement très populaire et joua d'affilée : LES JOURS HEUREUX (de J. de Marguenat), d'après la pièce de Marc-Gilbert Sauvageon qui avait grandement contribué à le faire connaître ; MARIAGE D'AMOUR, d'H. Decoin ; LETTRES D'AMOUR, de C. Autant-Lara (1942) ; LE CAMION BLANC, de Léo Joannon ; et diverses autres comédies d'inspiration en général facile. Il fut le poète funambulesque de SYLVIE ET LE FANTOME (Autant-Lara, 1945) et enfin le jeune bourgeois amoureux d'une danseuse dans UN REVENANT (Christian-Jaque, 1946 - peut-être, dans son emploi ordinaire, son meilleur rôle, en tout cas, l'un des mieux écrits pour mettre en valeur la souplesse de son talent).
UN REVENANT – Christian-Jaque (1946) – Louis Jouvet, François Périer, Gaby Morlay, Louis Seigner
Ludmilla Tcherina est une danseuse et actrice française née le 10 octobre 1925 à Paris. Une première carrière de danseuse fait d'elle la danseuse étoile des Ballets de Monte-Carlo, puis l'interprète favorite de Serge Lifar (autour de 1942), mais elle veut être aussi comédienne. Sans abandonner la danse classique, elle joue un des principaux rôles féminin d’UN REVENANT, le film de Christian-Jaque et Henri Jeanson, avec Louis Jouvet et François Périer, en 1946. Elle s'y montre fort adroite et fort belle. On ne la reverra guère que dans des rôles où il est fait appel à son double talent de danseuse et de comédienne. Citons les principaux (sur une quinzaine) : d'abord THE RED SHOES (Les Chaussons rouges de Powell et Pressburger, 1947) ; FANDANGO (d'E. E. Reinert, 1948) ; LA NUIT S’ACHÈVE (P. Méré, 1949) ; LA BELLE QUE VOILA (J.-P. Le Chanois, 1949) ; LES CONTES D'HOFFMANN (Powell et Pressburger, 1950) ; LE SIGNE DU PAÏEN (Douglas Sirk, 1954) ; LES AMANTS DE TERUEL (Raymond Rouleau, 1962). 
UN REVENANT – Christian-Jaque (1946) – Louis Jouvet, François Périer, Gaby Morlay, Louis SeignerUN REVENANT – Christian-Jaque (1946) – Louis Jouvet, François Périer, Gaby Morlay, Louis Seigner
Jérôme (à François) : Imbécile ! Mais qui t'empêche d'épouser Gilberte et d'avoir une aventure en ville ? Rien! Mais, j'ai eu un cœur, moi, comme tout le monde. Tu t'imagines bien que je n'ai pas aimé que ta mère... Seulement, je savais m'organiser. Je te céderai ma garçonnière, et tu feras comme moi, trois petites parts de ta vie : une pour les affaires, une pour le foyer, une pour la vie personnelle.) Pour conserver la considération des gens, il faut toujours avoir du sens moral ! 
UN REVENANT – Christian-Jaque (1946) – Louis Jouvet, François Périer, Gaby Morlay, Louis Seigner
Jean Brochard est né à Nantes le 12 mars 1893, mort dans la même ville le 19 juin 1972. Il remporta le premier prix de comédie et le premier prix de flûte du conservatoire de sa ville natale. Ses débuts parisiens au théâtre datent de 1918, ses débuts au cinéma de 1932, mais il a fait aussi divers métiers : typographe et musicien, métallurgiste, docker et cafetier. Un recueil de poèmes (1936). Ce comédien sobre et nuancé a joué dans bien plus de cent films, sans acquérir vraiment la réputation que sa qualité de présence méritait, un peu comme si les producteurs et réalisateurs avaient vu en hu un indispensable acteur de composition ou de contrepoint, sans grand souci de le révéler dans 1a vérité de ses dons personnels. Parallèlement, il a fait une attachante carrière théâtrale, mais c'est peut-être à la télévision, dans les beaux récits insolites de Bernard Hecht (LES COMPAGNONS DU DEMIDEUIL, etc.) qu'il a trouvé ses plus mémorables rôles.
Sur une cinquantaine de films tournés depuis 1932 (IL A ÉTÉ PERDU UNE MARIÉE, de Léo Joannon), on se souvient surtout de Jean Brochard dans : BOUBOUROCHE, d'André Hugon, avec Madeleine Renaud et André Berley (1933) ; RAMUNTCHO, de René Barberis, avec Louis Jouvet (1937) ; le «remake» de FORFAITURE par Marcel L'Herbier (1937) ; PARADIS PERDU, d'Abel Gance (1938) ; LA LOI DU NORD, de J. Feyder (1939) ; L'ENFER DES ANGES, de Christian-Jaque, et PIÈGES, de Siodmak (la même année 1939) ; MIQUETTE ET SA MÈRE, d'H. Diamant-Berger (1940) ; PREMIER BAL, de Christian-Jaque (1941) ; CARMEN, du même (1942) ; LE CORBEAU, d'H.-G. Clouzot (1943) ; BOULE DE SUIF, de Christian-Jaque (1945) ; JÉRICHO, d'H. Calef (1945) ; UN REVENANT, de Christian-Jaque (1946) ; LES CHOUANS, d'H. Calef (1946) ; DIEU A BESOIN DES HOMMES, de J. Delannoy (1950) ; KNOCK, de Guy Lefranc, avec Louis Jouvet (1950) ; I VITELLONI, de F. Fellini (1953) ; LES DIABOLIQUES, d'H.-G. Clouzot (1954). 
UN REVENANT – Christian-Jaque (1946) – Louis Jouvet, François Périer, Gaby Morlay, Louis Seigner
UN REVENANT – Christian-Jaque (1946) – Louis Jouvet, François Périer, Gaby Morlay, Louis Seigner
François : Je t’aime, tu m'aimes, on s’adore et j’ai une situation formidable... alors, rien ne peut plus m’arriver... je peux mourir…
Karina : Tu es charmant !
François : Non, non... l'idée de mourir tout seul, sans toi, ne peut même pas me frôler, mon chéri. Quand je parle de la mort, c’est pour nous deux, naturellement !
Karina : Ah ! bon! tu me rassures!
François : D'un autre côté, si je savais qu'un jour, tu ne m'aimerais plus, ça, je préférerais disparaître tout de suite... et sans toi...  Ah ! ça, je ne suis pas comme Werther, moi. Werther avait un caractère accommodant. Enfin, il a essayé de vivre entre Charlotte et son mari... Mais, moi, je ne pourrais jamais accepter une pareille chose. Je souffrirais trop, parce que, comprends-tu, il y a souffrir et souffrir... Moi, je veux bien souffrir... mais pour rien... mais, je veux bien être jaloux... seulement, sans raison...
Karina : Et si j'étais une femme infidèle ?
François : C'est impossible... Si t'étais infidèle, je t'aurais jamais aimée... Toi et moi... c'est pour toujours... pour toujours... Mon amour... ma chérie... mes quatre saisons... Ma Pâque... ma Trinité... et je n'ai pas pris d'ortédrine.
Karina : Et tu peux parler comme ça pendant combien de temps ?
François : Je ne sais pas... Je ne pourrais peut-être jamais m'arrêter... Je veux bien me taire si tu l'exiges, remarque... Seulement, je te ferai simplement observer qu'au fond, tu n'es pas très jalouse, car enfin, ce matin, je t'ai laissée pour aller faire une course... et tu ne m'as même pas demandé d'où je revenais...
Karina : D'où reviens-tu ?
François : Donne-moi la main... (Elle lui tend les mains, paumes en l'air. Il les retourne.) Non ... comme ça... Ferme les yeux... Karina, je t'aime (il lui passe une bague) et je t'aimerai jusqu'à notre mort... Voilà, tu peux ouvrir les yeux... Elle te plaît, ou elle te plaît pas ?
Karina : Oh, tu es un amour... un amour... un amour...
François : Montre ta main... Ça y est... cette bague est à ton doigt... Moi, je suis libéré...
Karina. Libéré ?
François : Oui... le sort en est jeté... les jeux sont faits!...
Karina : Ça va être à moi... Tu vas dans la salle...
François : Mais bien sûr, mais pour te voir, j'irais dans la salle, même si elle était au bout du monde Tu m'entends au bout du monde... 
UN REVENANT – Christian-Jaque (1946) – Louis Jouvet, François Périer, Gaby Morlay, Louis Seigner
Jean-Jacques : Oh ! Jérôme, tu ne vas tout de même pas, à vingt ans de distance, tirer une seconde balle de revolver sur ton vieil ami. Elle ferait trop de bruit... je suis devenu un personnage extrêmement spectaculaire. Je ferais un cadavre trop voyant...
Jérôme : Tu me prêtes des intentions indignes de moi... Je me suis laissé emporter. Je suis un violent...
Jean-Jacques : Oui, oui, un violent à préméditation.
Jérôme : Je comprends tes préventions... mais enfin, souviens-toi, on a été amis. Ce que je demande n'a rien d'humiliant. Si seulement je savais qui est cette femme.
Jean-Jacques : C'est une femme de rapports forts agréables...
Jérôme : Oui, enfin... François ne peut tout de même pas gâcher sa vie pour quelqu'un qu'il ne connaissait pas il y a trois jours... (…) Jean-Jacques, je vais tout te dire... Tu vois que... j'ai confiance en toi... François doit se marier dans un mois... Si ce mariage échouait... Ah ! si ce mariage échouait... Enfin, je ne t'en dis pas davantage... Toi qui connais cette personne quelles seraient ses conditions pour rompre avec François ?
Jean-Jacques : Où te crois-tu, toi, dis donc ?
Jérôme : Bon... alors... au nom de notre jeunesse... Demain, François doit rencontrer sa fiancée au cours de ton Gala. Promets-moi, promets-moi qu'il viendra dans la loge de ses beaux-parents.
Jean-Jacques : Si vous avez loué une place pour lui, je ne vois vraiment pas pourquoi il ne l'occuperait pas... 
UN REVENANT – Christian-Jaque (1946) – Louis Jouvet, François Périer, Gaby Morlay, Louis Seigner
 «MON AMOUR, SERAI LÀ POUR GALA. AI HÂTE ÈTRE PRÈS DE TOI. TENDRESSES - MAXIME.» Karina, surprise dans sa lecture, se retourne vers François, penché sur elle, les cheveux trempés. Il recule, elle se lève.
Karina : La curiosité est toujours punie.
François : C'est tout ce que tu trouves à dire... c'est tout ce que tu trouves à dire...
Karina : Mais, mon pauvre chou, avant de venir ici, je vivais, imagine-toi... Je ne pouvais pas prévoir que tu existais...
François : Tu ne vas tout de même pas revoir ce type-là, après ce qui s'est passé entre nous... Un type qui t'appelle «mon amour»... et sur un télégramme encore !
Karina : S'il m'appelle «mon amour» c'est que je lui en ai donné le droit.
François : Mais enfin, il y a cinq minutes, tu m'aimais...
Karina : Mais rien n'est changé.
François : Alors, si tu m'aimes, tu ne pourras plus le supporter.
Karina : Ne raisonne donc pas toujours comme un enfant... Tu vas être très raisonnable... si, si... ce soir, pendant que ce monsieur sera dans ma loge, tu viendras me dire bonjour pendant l'entracte... Je vous présenterai... tu verras... il est très gentil...
François. Ah ! non ! Ah! non! Pour qui me prends-tu ! Je suis pas un mari complaisant ! Je suis pas Werther, moi !
Karina : Soit ! ne viens pas. Reste chez toi.
François : Ah ! mais, je ne resterai pas chez moi. Je viendrai et j'aurai une explication avec cette crapule, et quand il saura ce que j'ai sur le cœur, je te le garantis... Il n'insistera pas.
Karina : Il m'aime peut-être aussi.
François : Mais pas comme moi ! D'abord, quel âge a-t-il?
Karina : Il a quarante ans. Il n'est pas fou, lui !
François : Quarante ans ! Quarante ans !... Et tu crois que je vais céder ma place à un vieux !... Mais qu'est-ce que tu es pour lui ? Mais, une femme de plus ! Tandis que moi, tu es mon premier amour... il n'y a personne avant, personne après !... Tu es toute seule, toute seule dans ma vie... je n'ai que toi, toi, tu entends. Oh ! mon chéri, mon amour... Si tu savais ce que j'ai déjà fait pour toi en trois jours... Mais je ne regrette rien, tu sais... je t'aime, alors... je n'ai pas le choix, moi... Tiens, tiens, je t'autorise à le revoir pour lui répéter ça s'il est intelligent, il comprendra... Mais, je ne lui en veux pas, moi… Seulement, à son âge... il doit se sacrifier...
Karina : Me vois-lu disant à ce monsieur : «Il faut t'en aller parce que tu as quarante ans.» Non... Tu vas me laisser tranquille jusqu'à ce soir...
François : Non, il faut te décider, entre lui ou moi... Seulement, je te préviens, si c'est lui, moi je ferai un scandale... un scandale!
Karina : En voilà assez... Tu es très amusant, mais il ne faut pas exagérer... J'ai horreur des scènes de jalousie, surtout quand elles sont faites par des gens qui ont tout juste le droit de se taire...
François : Quand tu as accepté ma bague, tu ne disais pas ça !... Karina (elle se lève, retire la bague, la lui met dans la main et le plante là). La voilà ta bague !... Et maintenant, j'ai assez ri... Habille-toi et disparais !...
François : Karina... c'est pas toi... dis... c'est pas toi qui parles comme ça... Karina... mon amour ce n'est pas vrai... tu ne veux pas me quitter ?...
Karina : Ah! non... Tu ne vas pas recommencer… Reprends cette bague et retourne d'où tu viens !
François : Ah! J’aimerais mieux mourir... Mais, j'aurais jamais cru qu'on pouvait souffrir à ce point-là... C'est affreux... Karina, ma petite fille... dis-moi quelque chose... Je te demande pardon... Karina... je te demande pardon ...
Karina : Trop tard! 
UN REVENANT – Christian-Jaque (1946) – Louis Jouvet, François Périer, Gaby Morlay, Louis Seigner
Christian-Jaque

Christian-Jaque

CHRISTIAN-JAQUE
Auteur, et d'abord parce qu'il est inscrit comme tel au générique, aux côtés de Jeanson et de Chavance. Avec Jeanson, il a travaillé pour Carmen en 1942, puis les noirs Boule de suif et Un revenant, mais encore... pour Souvenirs perdus (1950), Barbe-Bleue (1951), Fanfan-la-Tulipe (1951), Destinées (1953), Madame du Barry (1954), Nana (1954), Nathalie (1957), Madame Sans-Gêne (1961), Les Bonnes causes (1962), La Tulipe noire (1963), Le Repas des fauves (1964), Le Saint prend l'affût (1966).
Vocation, le cinéma est aussi une profession... Et il fallait bien en laisser à Charles Spaak, à Jacques Prévert, à Pierre Véry, à Jean Ferry, qui furent tous, aussi, des raconteurs d'histoires et des inventeurs de phrases pour ce diable d'homme qui fait du cinéma depuis le parlant et vient à peine de poser sa visière.
Journaliste, décorateur, assistant à la fin du muet, Christian-Jaque commença par adapter des vaudevilles, par diriger aussi volontiers Fernandel à la Légion ou sous François 1er que Sacha Guitry dans Les Perles de la couronne... Il gagne ses galons avec trois titres où la poésie croise tantôt la fantaisie, tantôt la noirceur : Les Disparus de Saint-AgilL'Assassinat du Père NoëlSortilèges.
«J'ai un style propre à chaque sujet, donc je n'ai pas de style et je m'en flatte. En outre, comme j'ai été nourri à l'Ecole des Beaux-Arts, où l'on n'est jamais pris au sérieux, ce n'est pas aujourd'hui que je vais commencer.» Bien. Saluons donc l'entrain de La Symphonie fantastique, l'intelligence de La Chartreuse de Parme, l'allégresse de Fanfan-la-Tulipe, et passons-en beaucoup. Peut-être fera-t-on dans le lot des redécouvertes ? Le Repas des fauves ?
Un cinéaste à l'américaine, ne passant de message que si c'est écrit dans son contrat. Le plus étonnant, c'est de savoir le faire, sur demande aussi bien qu'il peut le faire.
Méandres lyonnais autour d’Un Revenant – Bernard Chardère - Un revenant (Christian-Jaque) - L'Avant-scène Cinéma (398, janvier 1981)
UN REVENANT – Christian-Jaque (1946) – Louis Jouvet, François Périer, Gaby Morlay, Louis Seigner
Les images et les mots
« Qu'il observe la ville aux pentes de Fourvière, qu'il découvre le charme triste des quais et les arbres de Bellecour, qu'il se réfugie dans un bureau de soyeux, qu'il évolue dans un salon désuet, pompeux et rengorgé, qu'il brosse à grands traits la soirée de gala en province, ou qu'il ponctue le déroulement tragique du ballet, il est constamment juste et arrive, à force de résonances feutrées, à tirer des accents d'une poésie frileuse et à la limite du désespoir. Ce film, si contraire somme toute à son tempérament, par son désenchantement et sa misogynie. Il l'a admirablement conduit» dit encore Raymond Chirat. Jouvet marche dans une ville-souvenir qui ressemble à ses photographies par Demilly, avec des «bas-ports » pour promenades d'amoureux : Christian-Jaque a vraiment ancré l’œuvre au décor, au paysage-état d'âme.
 
Mais le film garde un rythme rapide, et son dialogue à effets est plus serré qu'il n’y paraît. Les fameux «mots» ne font pas points cl 'orgue dans l'action (« C'est une ville comme tout le monde… La preuve que c'est une ville épatante, c'est que les peintres lyonnais ne quittent jamais Lyon»), qu'il s'agisse d'un gag personnel (« Oh bonjour ! Je vous présente le Général Prévert ») ou de ces répliques que cisèle Jouvet, étonnant de rancœur machiavélique (« Mon amour, virgule, il la ligne…»)
 
François Périer rend sensible un rôle de convention, et Gaby Morlay sait dire : « J'ai partagé sa vie ; il n'a rien eu de la mienne» ou «Toutes ces petites fourmis lyonnaises, c'est rigolo n'est-ce pas ?» Mais c'est Marguerite Moreno, plus Ainay que nature - la version non-conformiste existe aussi - qui «emballe » le film, dans un monologue étourdissant où Jouvet lui « sert la soupe» par des gros plans silencieux, tandis qu'elle le félicite d'être « toujours aussi spirituel... aussi paradoxal... aussi intelligent... parfait ». Une scène qui aura sa place place dans l'anthologie internationale des meilleures séquences, dès que les critiques cesseront de classer les cinéastes, en retrouvant dans leur chapeau le Iapin-auteur qu'ils y ont mis, et voudront bien regarder les films un par un, dès que les professeurs en Sorbonne n'utiliseront plus pour «les Renoir de la fin» d’autres critères que pour «Ies Corneille de la fin»...
 
Si le style de Christian-Jaque n'est pas «de l’homme même», il est en tout cas celui qui convient à son sujet. A son époque aussi. Au cadre choisi pour le mettre en valeur. Un Revenant a gagné, avec le temps, une patine d’époque qui le fait apparaître aujourd'hui moins brillant, moins extérieur : plus profond, pour tout dire. La description critique a pris le pas sur les mots (d'auteur).
Méandres lyonnais autour d’Un Revenant – Bernard Chardère - Un revenant (Christian-Jaque) - L'Avant-scène Cinéma (398, janvier 1981)
 
Découpage plan à plan : scène du suicide de François
 
408. Plan rapproché : François reste bras ballants, désespéré. II hésite, puis ouvre la porte de fer donnant sur les cintres.
409. Plan moyen, raccord: François avance sur la coursive au-dessus de la scène, tel un automate, laissant la porte se refermer.
410. Raccord en plan rapproché : François, des larmes coulant sur ses joues, se penche vers la scène... que l'on cadre suivant son regard (filage, plongée). C'est le début du troisième ballet, le rideau se lève, un danseur prend la pose.
411. Plan rapproché, contre-plongée : François, les mains sur la rambarde.
412. Plan serré, plongée : Karina descend les marches menant à la scène (panoramique avec elle), s'échauffe devant Jean-Jacques, avec qui elle échange quelques mots, son tutu en corolle, puis s'élance sur scène, où l'attendent un danseur et son double, de noir vêtu. Jean-Jacques lui donne au passage une gentille petite tape pour l'expédier sur scène.
413. Plan rapproché, contre-plongée : François.
414. Plan large, en plongée : les danseurs sur la scène.
415. Retour sur François.
416. Plan moyen, légère plongée : on suit Karina qui fait son entrée.
417. Retour sur François : il quitte la cursive des cintres.
418. Plan large, plongée : François avance sur une passerelle qui surplombe la scène. Il se penche.
419. Plan rapproché, légère contre-plongée : François se penche sur la rambarde, ferme les yeux...
420. Plan large : un danseur tient par la taille, Karina qui tournoie.
421. Retour sur François. 422. Plan serré, plongée : les danseuses. 423. Sur François. 424. Les danseuses, plus serré. 425. Sur François, gros plan. 426. Deux danseuses. 427. Sur François : il ferme les yeux. 428. Sur Karina : elle tournoie. 429. François, en gros plan, fasciné. 430. Karina, envahit l'écran. (Du plan 421 q plan 430, alternance très rapide de plans cadrant tantôt François, tantôt sur scène, les danseuses qui tournoient et que l’on cadre de plus en plus serré, jusqu’à ne voir que Karina  et donner une impression de vertige. Dans le découpage : « série d’artifices visuels marquant la montée du désespoir de François ».)
431. Plan moyen : François passe soudain sous le garde-fou de la passerelle et se laisse tomber dans le vide.
432. Plan moyen : François vient de tomber sur la scène. Bruit sourd de la chute. Réaction des danseuses el du public.
433. Plan large : dans la salle, vue de la scène, les gens se lèvent, effrayés.
434. Plan moyen: sur scène, les danseurs se sont aussitôt arrêtés. Surprise générale.
435. Plan large : le rideau tombe, isolant la scène du public.
436. Plan rapproché : dans la loge des Nizard, personne n’a pu reconnaître François, tombé dans une zone d'ombre. 
Un revenant (Christian-Jaque) - L'Avant-scène Cinéma (398, janvier 1981)
UN REVENANT – Christian-Jaque (1946) – Louis Jouvet, François Périer, Gaby Morlay, Louis Seigner
Revue de presse :
 
« .. Jouvet pour lequel Jeanson a écrit un dialogue claquant et syncopé qui donne contInuellement l'impression au spectateur que l'artiste invente les répliques avec ses mots à lui. Film soigné et drolatique en surface, mais gonflé intérieurement d'un pessimisme pénétrant, d'une espèce de tristesse sans illusion bien en accord avec la couleur de l'air lyonnais. » Jean-Jacques Gautier (Le Figaro)
 
« Ici, pour une fois, un auteur a eu de l'humour, de la poésie, car l'humour est de la poésie et n'est que cela. M. Jeanson a gagné brillamment sa partie. Et le public ne cesse de lui donner raison. Il faut le remercier d'avoir ainsi sonné le glas du dialogue pour concierge. » Hervé Lauwick (Noir et Blanc)
 
« Le dialogue abondant, drôle, parfois irritant aux oreilles bourgeoises n'est jamais lassant. Jeanson donne là une démonstration éclatante de sa théorie : puisque le cinéma est parlant qu'il parle. » Bernard Zimmer (la Bataille)
 
« Le film est satirique et acide. Le scénario d'Henri Jeanson et ses dialogues sont féroces. On lui a reproché d'avoir de l'esprit. Souhaitons que tous les dialoguistes en aient autant. Et de cette qualité. » Armand Mace (Résistance)
 
« Les dialogues de Jeanson nous enchantent. Esprit, férocité, humanité, vivacité s'y conjuguent avec tant de spontanéité, de naturel, un tel mépris des poncifs littéraires que les acteurs ont l'air d'improviser. » Pierre Lagarde (Résistance) 
Karina se précipite vers Jean-Jacques qui arrive, visage fermé.
Karina : Alors ?
Jean-Jacques : Il a de la chance… Il s’en tirera.
Karina : Est-il gravement blessé ?
Jean-Jacques : Non... un miracle...
Karina : On peut le voir ?
Jean-Jacques : A quoi bon !
Karina : Oh ! Tout de même...
Jean-Jacques : Non, pas d'attendrissement de circonstance...
Karina : Que va-t-il penser de moi ?
Jean-Jacques : Il va penser que vous n'avez pas été très chic. Il sera vexé... Il aura un peu de rancune... il sera guéri… Et les femmes ne seront plus pour lui que des passantes agréables Il comprendra qu'un amour, l'éternité, ça n'a qu'un temps... Vous lui aurez au moins rendu ce service…
Karina : Vous ne changerez jamais...
Jean-Jacques : Si... car je ne pourrai plus jamais jouer ce jeu-là ... C'est trop dangereux !..
UN REVENANT – Christian-Jaque (1946) – Louis Jouvet, François Périer, Gaby Morlay, Louis Seigner
Geneviève : Il y a plus d'une heure que je vous attends. Vous venez d'arriver, oui ?...
Jean-Jacques : Dites-moi, Geneviève vous partez d'un cœur léger ?
Geneviève : Oh !... Je ne le sens même pas !...
Jean-Jacques : Sans remords ?
Geneviève : Sans regrets...
Jean-Jacques : Vous êtes pleinement heureuse?
Geneviève : Oh, je ne serai jamais plus heureuse qu'à cette minute…
Jean-Jacques : Alors, gardez-vous d'aller au-delà de cette joie... Rentrez chez vous... La comédie est terminée... Ce cher Edmond a besoin de votre présence et moi, je n'ai besoin que de votre souvenir...
Geneviève : Vous ne m’emmenez pas ?
Jean-Jacques : J'ai pris l'habitude de partir sans vous...
Geneviève : Oh, non ce n'est pas possible ! Cher Jean-Jacques, ayez pitié de moi.
Jean-Jacques : J'ai pitié de vous... Je vous donne un chagrin d'amour... Pendant que vous souffrirez, vous ne vous ennuierez pas... Vous vous êtes assez jouée de moi autrefois, ma chère petite Geneviève... Tout à l'heure, quand vous rentrerez chez vous, votre mari aura reçu votre lettre d'adieu. Il vous faudra trouver une explication...
Geneviève : Vous avez envoyé la lettre... Vous avez fait ça !...
Jean-Jacques : Non... rassurez-vous... la voilà, votre lettre... Quand j'ai quitté cette ville, il y a vingt ans, dans le train qui m'emportait, je me disais : «J'ai failli mourir pour elle... et elle a fichu le camp avec ce cher Edmond... Elle aurait pu, au moins, m'envoyer un petit mot d'adieu ». Et j'imaginais votre lettre... tenez, une lettre un peu comme celle-ci. «Mon amour... Te souviens-tu de cette chanson de Mozart que nous chantions quand nous étions heureux ?... Nous la chantions souvent... Une bien belle chanson... un bien bel amour... C'est sur cet air un peu mélancolique que nous penserons à nous désormais, etc, etc. Ne te plains pas trop... Après tout, mieux vaut se souvenir sur du Mozart que sur du Meyerber... adieu...» Tu me l'as tout de même écrite, cette lettre...
Geneviève : Je suis une pauvre idiote... Tu as raison... Et puis, je serais un bagage trop encombrant... Et puis, il y a trop d'absence entre nous... Comment ai-je pu croire que tu pourrais m'aimer avec ma dégaine de petite bourgeoise... Comment ai-je pu croire que je pourrai lutter contre mon propre fantôme?... Je vais rentrer à la maison... C'est ma place je l'ai choisie... car je l'ai choisie, tu as raison Bonjour Edmond ! Bonsoir Edmond !... A tout à l'heure Edmond ! Voilà ma vie !... Jean-Jacques !... Bon voyage…
UN REVENANT – Christian-Jaque (1946) – Louis Jouvet, François Périer, Gaby Morlay, Louis Seigner

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