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Henri-Georges Clouzot : le cinéma des autres

Publié le par Laurent Bigot

Henri-Georges Clouzot : le cinéma des autres
Il existe à trente kilomètres de Nîmes un étrange cimetière...
Sur les tombes, on peut y lire des noms aux consonances bizarres : des Gonzalès, des Ascinion, des Vargas... Sous ces dalles reposent des cadavres fantômes. Ce cimetière est le dernier vestige d'un tournage qui eut lieu à cet endroit en 1950 et 1951. Un tournage dont il reste 150 minutes sur pellicule intitulée LE SALAIRE DE LA PEUR.
Son réalisateur, Henri-Georges Clouzot, fit construire ce cimetière, fit édifier ces tombes, fit graver sur chacune des noms et des dates imaginaires pour les besoins de quelques plans du film qui ne totalisent pas une minute de projection ...
Tout le perfectionnisme de Clouzot, le souci permanent du détail vrai, la volonté obstinée d'ancrer son œuvre dans le réel le plus concret sont intégrés à ces quelques dalles de pierre qui s'effritent sous le soleil de Provence.
Le cinéma de Clouzot, ce fut avant tout cela : une conscience professionnelle légendaire, exceptionnelle. Tout chez lui fut soumis à cette même détermination patiente, lucide et rigoureuse. Clouzot est sans aucun doute le seul cinéaste de sa génération à avoir porté ce souci pointilleux de création à un point de perfection difficilement comparable. Et son œuvre demeure particulièrement représentative d'une certaine forme de cinéma « à l'ancienne mode »...
Comme de surcroît, il sut avec un rare bonheur allier la volonté créatrice la plus intransigeante et les recherches novatrices les plus hardies à la réussite commerciale et à une certaine audience auprès du public populaire, on conçoit que l'héritage qu'il nous laisse mérite une analyse attentive.
Dense, éclectique, son œuvre englobe aujourd'hui une époque du cinéma français et de son évolution avec toutes les apparences du classicisme ...
Roland Lacourbe – L’Avant-scène Cinéma -  avril 1977
 
Henri-Georges Clouzot : le cinéma des autres
Le « cinéma des autres ».
Henri-Georges Clouzot voit le jour à Niort le 20 novembre 1907. Sa famille veut faire de lui un officier de marine. Il prépare l'École navale de Brest. Mais une myopie prononcée de l’œil gauche contrecarre ce projet. Par goût, il se tourne alors vers la diplomatie en étudiant le droit et les sciences politiques. Son manque de fortune lui fermera les portes d'un avenir politique. Il obtient néanmoins sa licence de droit.
Clouzot s'oriente ensuite vers le journalisme et la chansonnette, et se fait très vite remarquer dans le Paris de la fin des années Vingt : secrétaire d'un député de l'Union Républicaine Démocratique, Louis Marin, puis d'un chansonnier célèbre de l'époque, René Dorin, il devient chroniqueur d'un quotidien, Paris-Midi, et entre dans l'industrie cinématographique un peu malgré lui en 1930. A la suite d'une entrevue avec le producteur Adolphe Osso qui lui confie un travail. Pour voir. Le découpage d'un scénario d'Arthur Bernède oublié aujourd'hui. Sa vie est dès lors toute tracée...
Durant dix ans, il apprend son métier d'homme de cinéma. Il assiste Carmine Gallone (MA COUSINE DE VARSOVIE) écrit une adaptation (UN SOIR DE RAFLE). Son travail donne satisfaction. Osso l'envoie à Berlin pour seconder Anatole Litvak et diriger les versions françaises des films de Jean Kiepura (LA CHANSON D'UNE VIE, TOUT POUR L'AMOUR). Il travaille avec Geza von Bolvary sur l'un des premiers films de Danielle Darrieux (CHÂTEAU DE RÊVE). Il avait entretemps réalisé un court métrage en 1931, LA TERREUR. DES BATIGNOLLES. Les engagements se succèdent sans grand éclat. Il fait, selon sa propre expression, le « cinéma des autres ». Un cinéma de routine, bien ancré dans son temps. Absolument indigeste aujourd'hui. Il faut être un fanatique de cette époque sur le plan sentimental ou historique pour supporter maintenant les 85 minutes de CHÂTEAU DE RÊVE, cette « comédie charmante » de 1933 !
Mais après une douzaine de participations (assistanat, adaptations, dialogues, lyrics), en 1934, Clouzot doit s'exiler : sa santé délicate lui joue déjà des tours. Pleurésie purulente... Et ce sont pour lui 1470 jours d'immobilisation sur un lit.
Henri-Georges Clouzot : le cinéma des autres
Quatre années de silence et d'inaction. Mais aussi quatre années de culture : les mois passés sur les plateaux, la rencontre avec la technique du cinéma, les premiers contacts avec les comédiens, le travail d'écriture se décantent dans l'esprit du futur cinéaste. Et ses aspirations se concrétisent aussi avec plus de discernement. « Il n'y a pas d'exemple, écrit François Chalais, qu'un être condamné à demeurer allongé pendant plusieurs années n'y ait gagné dans le domaine de la vie intérieure. »
D'hôpitaux en sanatoriums, Clouzot lit. C'est de cette époque que date la véritable culture littéraire à la base de ses préoccupations : Proust, Diderot, Stendhal, Balzac, Montaigne. Et aussi Corneille, Racine, Molière, Chateaubriand. Et encore les poètes : Poe, Cocteau, Ronsard, Baudelaire, Valéry.
1938. L'épreuve est finie. Rentrée au cinéma. Déjà, le ton change : Clouzot n'écrit plus sur commande, mais opère un semblant de choix. L'adaptation et les dialogues du RÉVOLTÉ, un «véhicule» pour lancer un nouveau visage, René Dary. Un prétexte à bonne morale et beaux gestes : le rachat d'un mauvais garçon un peu tête brûlée qui comprendra à temps - il n'a pas mauvais fond - la grandeur de servir le drapeau... C'est puéril et risible aujourd'hui ; ça l'était sans doute à l'époque pour certains esprits frondeurs. En tout cas, c'est une belle série de confrontations dialoguées entre le révolté René Dary et l'amiral Pierre Renoir :
- Votre nom ?
- Pimaï. P comme Patrie. I comme Insoumis. M comme Mépris...
- A comme Agressivité. I comme Insolence. Quinze jours au dénommé Pimaï pour insolence envers ses chefs !
Puis, c'est une adaptation du DUEL, la pièce de Henri Lavedan qu'il concocte avec la complicité de son ami Pierre Fresnay et que ce dernier réalisera... « C'est lui qui de toute ma vie m'a le plus aidé », dira-t-il. Et aussi LE MONDE TREMBLERA, connu également sous le titre LA RÉVOLTE DES VIVANTS, qu'il adapte d'un roman de Charles-Robert Dumas et Francis Didelot, La Machine à prédire la mort. L'une des rares incursions de qualité du cinéma français de l'époque dans ce que l'on appelait déjà aux États-Unis la Science-Fiction... Une analyse logique et méticuleuse des conséquences de l'invention d'un savant : sur simple consultation, chacun peut connaître la date exacte de sa mort. Le résultat est un désastre : suicides collectifs, fermetures d'usines, manifestations, troubles, chômages... On rêve d'un tel scénario réalisé avec des moyens suffisants. Le film est néanmoins une réussite honorable par la valeur exceptionnelle de son intrigue.
Henri-Georges Clouzot : le cinéma des autres
La guerre éclate alors qu'il travaille à un projet de film avec René Lefèvre, LES GARDIENNES, d'après un roman d'Ernest Pérochon. Tout est bouleversé. Sa mauvaise santé lui épargne la mobilisation. Mais l'industrie du cinéma tourne à vide. En attendant, Clouzot tâte un peu de la radio chez André Gillois. Il s'essaie aussi au théâtre : sa pièce La Belle Histoire, jouée au théâtre de la Madeleine par René Dary, est un four... Un autre de ses textes On prend les mêmes, en un acte, marque au Grand Guignol, les débuts de Daniel Gélin. Clouzot a également écrit une tragédie, Le Mur de l'ouest. Il en a confié le manuscrit à Jouvet, mais ce dernier l'a perdu.
Puis, c'est l'exode, la défaite, l'Armistice, l'Occupation. Un embryon de cinéma français se réforme. Clouzot y a naturellement sa place. De nouvelles adaptations désormais célèbres vont voir le jour : LE DERNIER DES SIX, d'après Six Hommes morts, de Stanislas-André Steeman, LES INCONNUS DANS LA MAISON, d'après Georges Simenon. Déjà, la « patte» d'un même homme se ressent dans ces adaptations très libres de romans réputés et derrière les réalisations un peu impersonnelles de Georges Lacombe et Henri Decoin. Un fait est révélateur : ces deux films comptent parmi les meilleures réussites des deux cinéastes.
Le film de Decoin est l'occasion de brosser le portrait aigre d'un avocat déchu et alcoolique, admirablement incarné par Raimu. La plaidoirie qui clôture le drame fournit au comédien l'occasion d'une brillante prestation. Le film de Lacombe introduit au cinéma le personnage du commissaire Wens, héros des romans de Steeman, flanqué pour le cinéma d'une maîtresse impossible, Mila-Malou, incarnée par une jeune chanteuse débutante, Suzy Delair.
Suzy Delair, Clouzot l'a rencontrée alors qu'elle tournait un bout d'essai pour LE RÉVOLTÉ en 1938. C'est lui qui l'a orientée vers le tour de chant. Elle demeurera durant sept années l'un des grands amours de sa vie, et c'est grâce à l'appui toujours vigilant de Pierre Fresnay qu'il parviendra à la faire débuter au cinéma.
Dialogue entre Pierre Fresnay et André Luguet durant le premier quart d'heure du DERNIER DES SIX :
- Monsieur, mon nom est Wenceslas Vorobéïétchik !
- Ce n'est pas ma faute !
- Je suis également commissaire de police.
- Et naturellement, vous n'êtes pas content !
- ... Et l'amant de Mademoiselle Mila-Malou !
- Et bien, un bon conseil : changez à la fois de nom, de métier et de maîtresse !
- Un conseil en vaut un autre, monsieur : changez de ton !
- Je crois qu'il est inutile de poursuivre cette conversation !
- C'est aussi mon avis ! Vous voyez qu'avec un peu de bonne volonté, on peut toujours parvenir à se mettre d'accord !
 
Le style de Clouzot est déjà dans ce court échange de répliques : net, bref, incisif et plein d'humour. C'est du dialogue tel qu'en écrira Henri Jeanson durant vingt ans sans cette prédilection pour les mots d'auteur. Dans les dialogues de Clouzot, il y aura aussi, surtout, cette spontanéité retrouvée après la maitrise de la technique, cette authenticité, et surtout, fait plus rare, une «personnalisation» dans les échanges de répliques. La personnalité des protagonistes transparaît dans leur manière de s’exprimer.
Roland Lacourbe – L’Avant-scène Cinéma -  avril 1977

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Patty 23/05/2016 21:11

Selon moi, Henri-Georges Clouzot avait ce talent à réaliser de chefs-d’œuvre. Son documentaire sur Picasso avait créé beaucoup de débats à l’époque.