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[histoire du cinéma] Les risques de l’occupation

Publié le par Laurent Bigot

Noël Roquevert et Pierre Fresnay dans La Main du diable, de Maurice Tourneur (1943)

Noël Roquevert et Pierre Fresnay dans La Main du diable, de Maurice Tourneur (1943)

En continuant à tourner dans la France occupée, les cinéastes s'exposaient à des risques divers : encourir les foudres de la censure national-socialiste, ou au contraire se voir accusés de « collaboration ».
 
Pierre Fresnay et Ginette Leclerc dans Le Corbeau, d'Henri Georges Clouzot (1943)

Pierre Fresnay et Ginette Leclerc dans Le Corbeau, d'Henri Georges Clouzot (1943)

Pendant les quatre années d'occupation allemande, le cinéma français est parvenu à se maintenir à un brillant niveau, tant en ce qui concerne le nombre des productions (220 longs métrages) que la qualité des œuvres. Mais si les cinéastes - et même ceux qui dépendaient financièrement des firmes allemandes - n'ont jamais contribué à la propagande national-socialiste, ni même soutenu ouvertement la politique de collaboration prônée par certains Français, ils n'en étaient pas moins soumis au contrôle rigoureux de la censure.
 
D'autre part les juifs, qui avaient joué un rôle considérable à tous les échelons de l'industrie cinématographique (en particulier comme producteurs, metteurs en scène, décorateurs, musiciens) se virent presque tous interdire le droit d'exercer leur profession. Toutefois, certains d'entre eux, bénéficiant d'amicales - et courageuses - complicités, parvinrent, malgré les lois, à travailler sous la couverture d'un pseudonyme, généralement dans des conditions périlleuses (et en changeant souvent de domicile) ; ainsi Jean-Paul Le Chanois, écrivant et signant pour la Continental les scénarios de La Main du diablePicpus et Cécile est morte.
 
La censure opérait alors à deux niveaux. D'une part, le Conseil de contrôle, qui dépendait de Vichy (il fut présidé un temps par Paul Morand). Constitué de représentants des divers ministères (Famille, Intérieur, etc.), il favorisait bien évidemment les films exaltant les saines et rédemptrices vertus morales de la révolution nationale (vie au grand air, retour à la terre, sport... ). D'autre part, les censeurs allemands avaient pour mission d'écarter tout sujet hostile au IIIe Reich.
Jean Brochard et Albert Préjean dans Cécile est morte, de Maurice Tourneur (1944)

Jean Brochard et Albert Préjean dans Cécile est morte, de Maurice Tourneur (1944)

Au lendemain de la Libération, de nombreux artistes, et non des moindres, furent accusés de collaboration, et parfois pour des raisons qui apparaissent aujourd'hui bien peu évidentes. Le Corbeau fut ainsi interdit par la censure militaire et Clouzot et Louis Chavance (réalisateur et scénariste) furent « interdits» de cinéma jusqu'en 1947.
 
De même L'Éternel Retour (1943), de Jean Delannoy et Jean Cocteau, - suscita après la guerre de vives polémiques de la part des journalistes anglais. A cette moderne version de Tristan et Iseut, ils trouvaient de suspects relents wagnériens (oubliant sans doute qu'il s'agissait également d'une vieille légende celtique). Le Daily Express considéra L'Eternel Retour comme un film d'inspiration nazie, « imprégné d'un culte mystique de la mort ». Circonstance aggravante, le héros (Jean Marais) était blond et fâcheusement aryen. Le Daily Mail, à son tour, accusait le film de véhiculer toute une mythologie germanique. Et le Daily Telegraph concluait : « Il est regrettable que Cocteau et ses collaborateurs aient marqué leur œuvre d'une idéologie teutonique aussi voyante qu'une croix gammée... »
Jean Marais et Madeleine Sologne dans L'Eternel Retour de Jean Delannoy (1943)

Jean Marais et Madeleine Sologne dans L'Eternel Retour de Jean Delannoy (1943)

Après la fin de la guerre, la plupart des artistes qui avaient travaillé pour la Continental furent « épurés » et se virent interdire l'accès aux Studios pendant un temps plus ou moins long. S’agissait-Il, comme l'a prétendu le scénariste Michel Duran, d'un « classique règlement de comptes » où entraient pour une bonne part la rancune et la jalousie de ceux qui n'étaient pas parvenus à travailler pendant cette période difficile ? Il semble d'ailleurs que la production de la Continental n'ait pas été plus « orientée» politiquement que celle des autres firmes.
André Luguet et Odette Joyeux dans Le Mariage de chiffon de Claude Autant-Lara (1942)

André Luguet et Odette Joyeux dans Le Mariage de chiffon de Claude Autant-Lara (1942)

Il s'agissait en vérité d'un problème de conscience personnelle. Et la collaboration avec l'occupant se manifesta de plusieurs façons et à des degrés divers. Très peu d'artistes coopérèrent activement avec les Allemands ; d'autres, pour réaliser des projets personnels, acceptèrent le financement de firmes comme la Continental ; d'autres s'abstinrent, préférant le silence... Mais la plupart des auteurs continuèrent à travailler en ignorant complètement les Allemands. Parmi les collaborateurs les plus notoires, seul Jean Mamy, réalisateur du documentaire antimaçonnique, Forces occultes, fut fusillé ; encore était-ce plutôt pour son activité de journaliste. Pierre Guerlais, producteur du Mariage de Chiffon et de Douce, préféra se suicider. Pierre Caron et les comédiens Robert Le Vigan et Maurice Rémy choisirent l'exil définitif en Amérique du Sud. Les comédiennes Mireille Balin, Corinne Luchaire, Josseline Gaël virent leur carrière brisée. Mais d'autres « épurés » illustres, comme Clouzot, Decoin, Pierre Fresnay, Arletty, Albert Préjean, etc., retrouvèrent leur place au bout de quelques années, voire de quelques mois. Sacha Guitry fut sans doute celui qui en conserva le plus d'amertume, et ses films d'après-guerre, comme Le Diable boiteux (1948), en portent la marque, Mais les chefs-d'œuvre de l'époque demeureront, bien après que les collaborateurs auront été oubliés. 
La grande histoire illustrée du 7ème art – Editions Atlas - 1982

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Urgo 01/06/2016 20:12

La Continental-Films était dirigé par le Docteur Alfred Greven, qui favorisa une certaine créativité cinématographique française, en dépit des recommandations de Goebbels, ministre de la Propagande du IIIe Reich. Ce dernier voulait un cinéma français de seconde zone, ne produisant que des films insignifiants et insipides.

Patty 23/05/2016 20:59

Très bon article sur l’histoire cinématographique en rapport avec l’occupation allemande. J’écris une thèse sur le cinéma. Je vais essayer d’obtenir les films que tu as mentionnés pour que je puisse les évaluer par moi-même.