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[hommage] Bernard Blier dans Hôtel du Nord

Publié le par Laurent Bigot

[hommage] Bernard Blier dans Hôtel du Nord
En 1938, le metteur en scène Marcel Carné a le vent en poupe suite au succès de Quai des brumes. Son nouveau projet, Hôtel du Nord, s'inspire du roman éponyme couronné par le Prix populiste, que le réalisateur qualifie de « document» et qui se compose de « tranches de vie» collationnées par Eugène Dabit. Détail flatteur : au dire même de Louis-Ferdinand Céline, ce jeune écrivain repéré et soutenu par l'auteur des Thibault, Roger Martin du Gard, fait partie de ceux qui lui ont inspiré son œuvre maîtresse, Voyage au bout de la nuit. Emporté pendant l'été 1936 par une scarlatine fulgurante, lors d'un séjour à Sébastopol où il s'était rendu en compagnie d'André Gide, qui lui a d'ailleurs dédié son Retour d'URSS, ce novelliste et peintre fauve a consigné pendant cinq ans ses impressions de l’Hôtel du Nord. L'établissement modeste tenu par ses parents comptait alors quarante chambres louées, de vingt-cinq à quarante francs, à des mariniers ou des chômeurs.
Bernard Blier, un homme façon puzzle – Jean-Philippe Guerand – Ed Robert Laffont (2009)
 
Le tournage se déroule à la fois quai de Jemmapes, le long du canal Saint-Martin, où se trouve le décor principal - qui sera en fait très peu utilisé pour ne pas avoir à interrompre la circulation sur cette artère pendant des semaines -, mais aussi au studio Pathé de la rue Francœur et surtout au beau milieu d'un terrain à ciel ouvert situé à proximité des studios de Billancourt qui est en fait la propriété du cimetière municipal, mais ne compte pas encore de tombes.
 
Outre son cadre, l'atout commercial majeur du film, c'est Annabella, petite Française révélée onze ans plus tôt par Abel Gance dans Napoléon ; qui défraie alors la chronique en s'affichant avec le séducteur américain Tyrone power. Elle n'est pourtant pas encore divorcée du presque quinquagénaire Jean Murat, qui fut son partenaire de prédilection à quatre reprises. Or l'actrice entend bien mettre à profit les trois mois de vacances que lui octroie son contrat hollywoodien à la Twentieth Century Fox pour rentrer au pays et y tourner sous la direction d'un des cinéastes les plus en vue du moment. Standing oblige, elle est la première actrice française à bénéficier d'une caravane ou loge roulante, comme c'est déjà l'usage outre-Atlantique. Cela n'empêche pas Marcel Carné, qui se l'est laissé imposer par son producteur, de la négliger au profit de ses partenaires, qu’il s’agisse d’Arletty - laquelle n'a que six jours de travail mais une réplique mémorable : « Atmosphère... atmosphère... Est-ce que j'ai une gueule d'atmosphère ? » -, de Jean-Pierre Aumont, de Louis Jouvet, d'André Brunot et même de François Périer qui deviendra à cette occasion inséparable de Bernard Blier. Ce dernier incarne quant à lui Prosper Trimault, un éclusier cocu « qui a l'infortune d'être le mari de Paulette Dubost » et à propos duquel Jean Aurenche déclarera huit ans plus tard : «Blier était un donneur de sang. Il est devenu un donneur de vie. » L'acteur lui-même se remémorera avec une tendresse particulière « une formidable scène d'émotion avec Arletty. Lorsque je m'enfile un sandwich au jambon et que je me mets à pleurer en bouffant mes larmes en même temps ! ».
Bernard Blier, un homme façon puzzle – Jean-Philippe Guerand – Ed Robert Laffont (2009)
Entre les prises, Blier a de grandes discussions avec Jouvet dont il partage parfois aussi le taxi. L'un et l'autre gratifient sans relâche l'assemblée d'anecdotes savoureuses. Le rapport filial entre les deux hommes se transforme peu à peu en une vraie relation d'amitié. N'empêche... Le jour où Annabella débarque sur le plateau et rapporte d'un air faussement innocent à Jouvet que Tricolore, la pièce de Pierre Lestringuez, qu'il vient de mettre en scène, a été sifflée à la Comédie-Française, la réaction de son élève se révèle sans détours : « Qu'est-ce qu'on va prendre pendant deux trois jours au Conservatoire ! Après des incidents pareils, il est féroce et c'est sur nous que ça retombe ! » Autre motif de contrariété qui chagrine Jouvet : Carné a refusé d'engager Madeleine Ozeray en lieu et place d'Annabella, comme il le lui avait pourtant demandé avec insistance. Du coup, ses rapports avec le réalisateur en pâtissent sérieusement, le Patron étant accoutumé à ce que l'on cède à ses quatre volontés.
 
Son équipe a beau le surnommer «Pompon », le réalisateur prodige ne se laisse pas amadouer pour autant car il sait ce qu'il veut. «En quelques jours, raconte Bernard Blier, Marcel Carné se chargea de me faire réviser tous mes jugements sur le cinéma... A grands renforts de cris, de bourrades, de réflexions assez brutales et de remarques dépourvues de toute aménité. J'avais besoin d'être houspillé. Cette douche froide me fit le plus grand bien car je compris, enfin, qu’il était possible de faire de bons films et que l'acteur devait se montrer assez consciencieux pour prendre sa part de responsabilités dans la réalisation d'une œuvre collective. » «Pour moi, le cinéma, c'était une façon de courir les cachetons et de faire vite de l'argent. Je n'avais jamais pensé que ça pouvait être une chose sérieuse. Jusqu'à ce que Marcel Carné m'engueule comme du poisson pourri et me fasse comprendre que j'avais tort. » Et de conclure : «Après ça, je n'ai plus jamais fait de film pour le pognon. Si je jouais, c'est que j'y croyais ou que j'y avais cru, car dès le troisième jour, il arrive qu'on se rende compte qu'on court à la catastrophe, mais alors c'est trop tard. »
 
Si, jusqu'à Hôtel du Nord, Blier considérait le cinéma comme un art mineur, sans doute pour une bonne part sous l'emprise inconsciente de ses mentors, Raymond Rouleau et surtout Louis Jouvet «qui n'aimait pas le cinéma. Enfin il disait qu'il n'aimait pas le cinéma. C'était pas vrai du tout, il adorait ça. Mais, surtout, il ne tenait pas à ce qu'on en fasse, il préférait qu'on travaille en classe», le tournage balaiera la plupart de ses préjugés. Il confessera volontiers son erreur : «J'ai été un peu surpris au cinéma quand je me suis rendu compte de la gravité que pouvait donner une prise de vues.» À la différence du théâtre qui ne survit que dans la mémoire éphémère de ses spectateurs, le septième art reste gravé dans le celluloïd. « Parce qu'on joue une scène et que quand elle est finie, c'est terminé, mais que quand, quelques années plus tard, on passe à Bourges ou à RomorantIn, on voit la même scène aussi mal jouée que quand on l'a tournée. C'est gravé et il n'y a rien à faire. C'est quand je me suis rendu compte de ça que j'ai commencé à avoir le tract. »
Bernard Blier, un homme façon puzzle – Jean-Philippe Guerand – Ed Robert Laffont (2009)
[hommage] Bernard Blier dans Hôtel du Nord

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