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DOUBLE INDEMNITY (Assurance sur la mort) - 1944 - Billy Wilder

Publié par Laurent Bigot

DOUBLE INDEMNITY (Assurance sur la mort) - 1944 - Billy Wilder
Le synopsis...
 
Grièvement blessé, Walter Neff confie et confesse au dictaphone le drame dont il a été l'acteur... Plusieurs mois, plus tôt, Neff, agent d'assurances de la compagnie Pacific All-Risk, avait fait la connaissance de Phyllis Dietrichson, une femme blonde et volontaire dont le charme l'avait séduit. Phyllis fait signer une assurance vie à son mari pour un montant de cinquante mille dollars. En cas de mort accidentelle, la prime sera doublée. Phyllis et Neff, devenu son complice et son amant, mettent alors au point un plan diabolique. Neff se fait passer pour Dietrichson afin de se forger un alibi, puis assassine le mari de sa maîtresse. Lola, la fille de Dietrichson, soupçonne Phyllis d'avoir tué la première femme de son père. Barton Keyes enquête pour le compte de la compagnie et flaire vite l'éventualité d'une fraude. De son côté, Phyllis trompe Neff avec Nino Zachetti. Neff décide d'éliminer Phyllis. Il l'abat, mais la jeune femme le blesse – mortellement ? - avant que Neff avoue tout au dictaphone ...
DOUBLE INDEMNITY (Assurance sur la mort) - 1944 - Billy Wilder
Le film s'inspire d'un fait divers criminel authentique, l'assassinat en 1927, à New York, d'Albert Snyder par sa femme Ruth, aidée de Judd Crey, l'amant de celle-ci. Billy Wilder pensa tout d'abord à Alan Ladd et à George Raft pour interpréter Walter Neff. « J'ai eu, racontait-il, beaucoup de difficultés pour trouver un acteur. À cette époque, aucun de ceux qui étaient connus n'osait jouer un meurtrier. Lorsque j'ai raconté l'histoire à George Raft, il m'a dit qu'il voulait bien jouer le rôle si on découvrait, à la fin, que le personnage était en réalité un agent du FBI, ce qui lui permettrait d'arrêter sa maîtresse."

La « scène primitive »

Elle est blonde, porte une chaîne en or à la cheville et se parfume au jasmin. Elle est mariée de surcroît. Femme idéale pour une aventure sans lendemain, Phyllis Dietrichson (Barbara Stanwyck) s'approche de la balustrade, vêtue simplement d'une serviette de bain hâtivement enroulée autour de son corps. Walter Nef (Fred MacMurray), agent d'assurances en visite chez sa cliente, ne se laisse toutefois pas aveugler par la séduisante apparition. Dès Que Phyllis lui demande une assurance sur la vie de son mari, il perce à jour ses desseins meurtriers. Mais Walter ne peut résister bien longtemps aux charmes de la belle Phyllis. Il devient son amant et le complice d'un crime parfait en apparence.
DOUBLE INDEMNITY (Assurance sur la mort) - 1944 - Billy Wilder
DOUBLE INDEMNITY (Assurance sur la mort) - 1944 - Billy Wilder
Barbara Stanwyck fut, elle aussi, troublée par la proposition que lui fit Wilder d'incarner Phyllis, celle qui est directement responsable du drame. « Lorsque Billy Wilder me donna, dit-elle, le scénario de Double lndemnity et que je l’eus terminé, je pensais que je n'avais jamais joué une telle meurtrière. J'avais incarné des mauvaises femmes mais jamais aussi totalement criminelles. Le fait que ce soit un personnage antipathique m’a fait peur et, lorsque je revins dans son bureau, je lui dis : « J’aime beaucoup le scénario et je vous aime beaucoup mais je suis un peu inquiète à l'idée de jouer, après tant d'héroïnes, une telle criminelle de sang-froid.» Monsieur Wilder - avec raison - me regarda et me demanda : «Vous êtes une souris ou une actrice ? » Je lui répondis : « J'espère être une actrice - Alors, acceptez le rôle », me dit-il. C'est ce que j'ai fait et je lui en suis très reconnaissant. 
Fred MacMurray et Barbara Stanwych
Fred MacMurray et Barbara Stanwych

Fred MacMurray et Barbara Stanwych

La scène du meurtre

Comme nul autre film, Assurance sur la mort illustre l'essor du film noir, dont la tendance est amorcée à Hollywood au début des années 1940. Billy Wilder, qui adapte ici avec Raymond Chandler le roman de James M. Cain, introduit dans le cinéma américain une nouvelle dureté et un réalisme brutal qui ne tardent pas à faire scandale. Adultère et crime matrimonial sont des thèmes réglementés jadis par le Production Code qui autorise rarement leur représentation. Mais même si, pour cette raison, le scénario est expurgé de certains passages du roman, le film n'en garde pas moins un caractère troublant. Cela s’explique, entre autres, par le fait que le crime n'est pas commis par des gangsters professionnels mais par des citoyens lambda mus par le sexe et la cupidité : un agent d'assurances et une femme au foyer qui, par le moyen d'une escroquerie et d'un meurtre, cherchent à fuir l'ennui de leur existence d’américains moyens. La perspective inhabituelle de la narration est particulièrement provocante pour l'époque. Car les événements sont racontés par le meurtrier plongé dans ses souvenirs. C'est un retour en arrière effectué depuis la perspective de Walter qui, solitaire et grièvement blessé, s'asseoit une nuit dans le bureau de son chef Keyes (Edward G. Robinson) pour se confesser à un dictaphone. Non seulement le spectateur est poussé dans un rôle de complice, mais il sait dès le début que l'entreprise de Walter n'a aucune chance de réussir. 
DOUBLE INDEMNITY (Assurance sur la mort) - 1944 - Billy Wilder
DOUBLE INDEMNITY (Assurance sur la mort) - 1944 - Billy Wilder

Plutôt que de faire appel à son vieux complice Charles Brackett avec qui il avait travaillé pour Ernst Lubitsch, Mitchell Leisen et Howard Hawks, Wilder décide de confier l'adaptation à un auteur de romans policiers Raymond Chandler.

«Pour Double lndemnity, j'ai travaillé avec Chandler. Il était fou. Jo Sistrom, le producteur, m’a apporté cette nouvelle de James Cain qu'il avait écrite pour le magazine Liberty, après Le facteur sonne toujours deux fois, dont les droits appartenaient à la Metro qui ne l'avait pas encore tourné. C'était audacieux de faire du héros et de l'héroïne des criminels, car on n'y avait jamais pensé. Je voulais que Cain travaille avec moi au scénario, mais il écrivait un scénario pour la Fox, avec Fritz Lang, je crois que c'était Western Union. Sistrom suggéra Chandler, qui n'était pas vraiment connu à l'époque ; c'était un Anglais vivant à Hollywood qui situait ses histoires à Los Angeles. C'était aussi un ancien alcoolique.

Nous avions des disputes parce qu'il ne connaissait pas le cinéma, mais quand on en venait à l'atmosphère, à la caractérisation et aux dialogues, il était extraordinaire. Il ne m'aimait pas beaucoup parce que je voulais le forcer à se discipliner. C'était un poète, un géant de ce genre de littérature ; mais voilà, il y a des gens avec qui vous travaillez dans la joie, vous montez sur les meubles, vous vous embrassez, et d'autres avec qui c'est plus difficile : c'était le cas avec Chandler.» 

 

DOUBLE INDEMNITY (Assurance sur la mort) - 1944 - Billy Wilder
Cette collaboration entre Wilder et Chandler se révélera aussi orageuse que profitable, le romancier écrivant à Hamish Hamilton, le 10 novembre 1950 : « Ce travail avec Billy Wilder sur Double Indemnity a été atroce et aura sans doute abrégé ma vie, mais j'y ai appris à peu près autant que j'étais capable d'apprendre, ce qui ne fait pas beaucoup. Comme tous les écrivains, ou presque tous, qui vont à Hollywood, j'étais persuadé au début qu'il devait exister une méthode pour travailler dans le cinéma sans complètement gâcher le talent littéraire que l'on se trouve posséder. Mais, comme d'autres avant moi, j'ai découvert que c'était un rêve. Trop de gens ont trop parlé du travail de l'écrivain. Ce travail cesse d’être le sien. Et au bout d'un moment il cesse de s'en soucier. Il a de brèves flambées d'enthousiasme, mais elles s'éteignent avant de s'épanouir. Des gens qui ne savent pas écrire lui disent comment s'y prendre, Il rencontre des gens intelligents et intéressants, et il peut même former des liens d'amitié durables, mais tout ceci est en marge de son vrai travail, qui est d’écrire.» 

La scène de la convocation

La perspective subjective du film est d'autant plus effrayante Que Wilder n'idéalise nullement ses héros. En effet, loin de les présenter comme des amoureux romantiques, le film ne laisse subsister aucun doute sur la banalité des personnages. Même si Walter en rajoute pour paraître viril et serein, sa liberté d'action s'avère rapidement tout aussi limitée que son style de vie. S'il refuse avec acharnement d'accepter un poste d'écritures bien payé dans son entreprise, c'est uniquement parce que son travail à l'extérieur lui promet un peu de changement, même si c'est sous la forme d'une épouse frustrée. Pour Phyllis qui, avec son érotisme savamment dosé, ressemble à une vamp d'Hollywood, Walter est une proie toute trouvée. 
DOUBLE INDEMNITY (Assurance sur la mort) - 1944 - Billy Wilder
DOUBLE INDEMNITY (Assurance sur la mort) - 1944 - Billy Wilder

La scène du supermarché

A certains endroits, le regard cynique posé par Wilder sur le destin du couple meurtrier – regard qui trahit son profond scepticisme à l’égard de la société – mène Assurance sur la mort à la limite de la comédie noire. Quand Phyllis et Walter se rencontrent en secret au supermarché pour discuter de leurs plans, ils se sentent menacés par des clients à l’apparence inoffensive. Après avoir eu l’illusion d’échapper à l’étroitesse de leur milieu petit-bourgeois, ils tombent de façon grotesque dans l’illusion inverse.
DOUBLE INDEMNITY (Assurance sur la mort) - 1944 - Billy Wilder
DOUBLE INDEMNITY (Assurance sur la mort) - 1944 - Billy Wilder
DOUBLE INDEMNITY (Assurance sur la mort) - 1944 - Billy Wilder
Souhaitant « casser » complètement l’image habituelle de Barbara Stanwyck, Wilder affuble l'actrice de Stella Dallas et de Baby Face d'une invraisemblable perruque blonde qui lui donne une surprenante vulgarité. À la vue des premiers rushes, Buddy DeSylva, le chef de production de la Paramount, regrettera d'avoir engagé Barbara Stanwyck pour obtenir George Washington» - Wilder ne renonce pourtant pas à son idée, pensant sans doute que cette perruque en symbolisant la nature même du personnage de Phyllis, indiquait à quel point la liaison de la jeune femme et de Walter Neff représentait pour ce dernier un réel encanaillement. Tout est d'ailleurs mis au point pour augmenter l’apparence troublante - et inquiétante - de Phyllis, de sa de lunettes de soleil à l'énorme émeraude qu'elle porte à main gauche.
DOUBLE INDEMNITY (Assurance sur la mort) - 1944 - Billy Wilder
DOUBLE INDEMNITY (Assurance sur la mort) - 1944 - Billy Wilder
DOUBLE INDEMNITY (Assurance sur la mort) - 1944 - Billy Wilder

La scène finale

Par le biais d'un éclairage typique du film noir, le chef opérateur John Seitz souligne à merveille l'atmosphère fataliste d'Assurance sur la mort. Le clair-obscur expressif lait aussi de Walter un prisonnier sur le plan visuel lorsque, par exemple, l'ombre des stores tombe sur lui comme un filet ou quand la caméra plonge dans une obscurité profonde. La musique obsédante  de Miklos Rozsas, qui semble pousser irrésistiblement vers sa chute, suggère l’absence d’issue.

« Nous avons cherché, déclara-t-il, à être extrêmement réalistes.» il utilise à cet effet un mélange de poussière et de fumée pour créer chaque fois qu'il le juge utile une atmosphère d'obscurité naissante. Cette volonté de Wilder et de ses collaborateurs d'échapper au style « glamour» d'une partie de la production hollywoodienne de l'époque porte la marque même du «film noir » dont Double lndemnity sera vite l'un des classiques reconnus.

Des personnages marqués par le destin, manipulés (Walter) ou diaboliques (Phyllis), promis les uns comme les autres à une fin tragique, une atmosphère réaliste - celle des faits divers qui hantent les colonnes des journaux - et une intrigue qui renonce volontiers au happy end de rigueur. 

 

DOUBLE INDEMNITY (Assurance sur la mort) - 1944 - Billy Wilder
DOUBLE INDEMNITY (Assurance sur la mort) - 1944 - Billy Wilder
DOUBLE INDEMNITY (Assurance sur la mort) - 1944 - Billy Wilder
DOUBLE INDEMNITY (Assurance sur la mort) - 1944 - Billy Wilder
Assurance sur la mort montre l’échec de Walter comme la tragédie d’un homme ridicule. C’est ainsi que ces aveux tardifs ne font que d’autant mieux ressortir sa faiblesse. En revanche, l’esprit de suite avec lequel Phyllis se moque de tout concept moral donne à son personnage une certaine grandeur. Avec son regard d’acier Barbara Stanwyck restera dans toutes les mémoires comme la femme fatale la plus glaciale du film noir. 
DOUBLE INDEMNITY (Assurance sur la mort) - 1944 - Billy Wilder
À l'origine, le film se terminait sur une longue séquence où l'on assistait à l'exécution dans la chambre à gaz de la prison de Folsom de Walter Neff, reconnu coupable de meurtre. La scène, dont le tournage avait pris cinq jours, coûta cent cinquante mille dollars et obligea le studio à reconstruire la réplique d'une chambre à gaz, mais Wilder, après avoir visionné plusieurs fois la séquence, décida de la supprimer, jugeant qu'elle était beaucoup trop forte par rapport au reste du film, rompant l'unité de ton de l'ensemble. Il s'opposa à Sistrom et Freeman qui souhaitaient la conserver et écrivit avec Chandler une nouvelle fin, celle que l'on peut voir aujourd'hui. Celle-ci, sans doute tout aussi poignante, a, en plus, l'avantage d'attirer une nouvelle fois l'attention sur les rapports presque filiaux qui existaient encre Walter et Barton Keyes. C'est pour avoir trahi cette confiance en la remplaçant par la passion qui le liait à Phyllis, que Walter s'est condamné ... Histoire d'une passion (Walter-Phyllis), Assurance sur la mort est aussi la relation de la sourde jalousie entre Phyllis et Lola, sa belle-fille. L’ambition, la haine, l'appât du gain et la volonté de tout risquer pour arriver à ses fins se mêlent dans le personnage de Phyllis, l'une des plu sidérantes garces de l'histoire du « film noir».
DOUBLE INDEMNITY (Assurance sur la mort) - 1944 - Billy Wilder
DOUBLE INDEMNITY (Assurance sur la mort) - 1944 - Billy Wilder